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14 janvier 2010

Gilles Nobécourt, directeur associé d'Edmond de Rotschild Investment Partners : « La segmentation des marchés est une opportunité formidable à jouer ».

BioPharmaceutiques : La crise économique a renforcé les difficultés de financement des sociétés de biotechnologies. Quel bilan dressez-vous de l'année 2009 pour la biotech en général et pour la biotech européenne en particulier ?

Gilles NobecourtGilles Nobécourt : Le médicament répond à un besoin particulier et sa consommation est rarement affectée par les évolutions économiques d'ensemble. Notre univers est constitué de sociétés biopharmaceutiques primaires dont les fondements suivent des modes de fonctionnement qui ne sont pas corrélés à ces mouvements et l'évolution globale des sociétés biotech n'a pas été si mauvaise que cela. On a observé quelques transactions d'un montant significatif en Europe : le rachat de Corevalve en février, plus récemment de Novexel par AstraZeneca ou encore l'acquisition d'un projet de PanGenetics par Abbott (voir Tableau Rachats et Tableau Accords). Il y a toujours un fort appétit de l'industrie pharmaceutique pour l'innovation. N'oublions pas que c'est tout de même le coeur de métier de l'industrie pharmaceutique que de générer de l'innovation. Il n'est pas toujours simple de monter des sociétés de biotechnologie et on est toujours confronté au problème de leur maturation. Ici, se fait sentir le besoin d'un marché coté pan-européen pour les valeurs de croissance qui permettrait à des sociétés arrivées à des stades de maturité où la visibilité devient meilleure, de se refinancer.

BioPharmaceutiques : Y-a-t-il des actions en ce sens pour constituer ce marché ?

Gilles Nobécourt : Je sais qu'on en parle mais encore une fois, notre modèle principal est d'essayer de valoriser des sociétés par des sorties industrielles. Le financement d'une étape de développement peut passer par les marchés publics, mais nous considérons plutôt cela comme des modalités de refinancement que des modalités de sortie en général. C'est là que se situe le manque d'un marché pan-européen qui offrirait la surface nécessaire permettant aux investisseurs d'avoir un choix plus large entre différents types de valeurs. Un tel marché avec plus d'intervenants et plus d'argent permettrait aux sociétés biotech de bénéficier de volumes échangés plus larges. Mais ceci n'est pas lié à la conjoncture, il s'agit d'un mouvement structurel.

BioPharmaceutiques : Si vous avez participé à des tours de table de sociétés de biotechnologie cette année, quelles raisons majeures ont motivé vos choix ? Avez-vous fait des arbitrages entre société de biotech et sociétés intervenant dans d'autres domaines (dispositifs médicaux, diagnostics, cleantech, TIC....) ?

Gilles Nobécourt : Ce sont toujours les mêmes critères : la qualité des équipes et des projets et la capacité à pouvoir dégager des multiples significatifs dans un horizon de temps compatible avec les fonds qu'on gère. Nous pratiquons ainsi depuis dix ans et nous continuons à le faire en essayant de nous positionner sur une véritable création de valeur industrielle en nous attachant aux fondamentaux de la création de valeur par l'innovation, pour répondre aux besoins médicaux non satisfaits. Si la question est de savoir si on s'intéresse au cleantech parce que c'est à la mode, la réponse est non. Nous faisons notre métier et nous continuons à le faire car nous pensons qu'il continuera d'être porteur tant qu'il y aura des besoins médicaux non satisfaits.

BioPharmaceutiques : Quelles évolutions, quelles modifications vous paraissent nécessaires pour faciliter l'accès des sociétés de biotechnologie aux financements ? Quel(s) rôle(s) les sociétés de capital-risque pourraient-elles jouer dans ce cadre ?

Gilles Nobécourt : Je sais que parfois, cela choque les gens, mais il faut avoir une conscience claire de la priorité des différents acteurs. La priorité des investisseurs en capital risque est de générer des multiples sur les fonds gérés. Je sais que cela manque de « poésie », mais si nous ne générons pas ces multiples, nos souscripteurs ne nous confieront plus d'argent et il n'y aura plus de financement pour la biotech. Dans des équipes spécialisées comme la nôtre, qui vient en partie de l'industrie pharmaceutique, nous pensons que cet objectif peut être atteint à l'occasion du développement de produits biopharmaceutiques. Il y a une question de chaîne alimentaire et de survie en dynamique du système. Si nous ne rendons pas les fonds confiés par nos souscripteurs avec une plus-value significative, il n'y aura plus d'argent et c'est donc l'intérêt bien compris des sociétés biotech que nous y parvenions. De notre côté, notre intérêt bien compris est que les sociétés de qualité aient les moyens de se développer pour générer de l'innovation. Alors que faudrait-il faire pour changer cela ? Il existe un débat disant qu'il n'y a pas assez d'argent pour les phases précoces. Lorsqu'on met bout à bout l'ensemble des financements publics disponibles, je ne suis pas sûr que cela soit vrai. C'est aussi une question de qualité des projets et de qualité de ceux qui animent ces projets. On revient en fait à une sélection darwinienne, mais en étant conscient du fait qu'il est déjà compliqué en soi de créer et de développer une entreprise. Il est aussi compliqué de développer des médicaments innovants. Quand vous associez les deux et que vous voulez développer des médicaments innovants à l'intérieur d'une entreprise que vous développez, il ne faut pas se cacher que c'est difficile. Toutefois, si ceci est fait avec une rigueur suffisante et un bon encadrement, les chances de succès peuvent être significatives lorsque l'innovation apportée s'adresse à un marché solvable et prêt à l'acheter quel que soit le cycle de l'économie.

BioPharmaceutiques : Estimez-vous que la France est toujours soumise à ce déficit d'entrepreneurs qu'on soulignait il y a encore trois ou quatre ans ?

Gilles Nobécourt : Il y a toujours un déficit d'entrepreneurs qualifiés et expérimentés, mais plus globalement, il existe un certain manque de cohérence d'ensemble. La sphère politique affiche un discours volontariste disant qu'il faut créer de l'innovation et faire des biotechnologies une priorité, ce qui demande un certain support public en termes d'infrastructures et de financements publics. Des initiatives intéressantes ont été prises, telles que le statut de la Jeune Entreprise Innovante (JEI). Mais on travaille toujours sur l'aspect innovation, stimulation de l'innovation et création de sociétés et on oublie qu'après, ces petites sociétés fragiles qui sont là pour faire de l'innovation s'insèrent dans un tissu économique plus large où on les traite de la même façon que des grandes entreprises qui interviennent sur des marchés établis. Les options d'achats d'action sont traités de la même manière que l'on soit un patron du CAC 40 qui n'aura aucun risque ou que l'on soit un chef d'entreprise qui hypothèque sa maison pour développer sa petite entreprise. Idem avec les modifications de la fiscalité sur les fonds. Je veux bien croire que ces mesures soient, dans l'esprit de ceux qui les ont rédigées, destinées à des grands fonds qui prennent des positions spéculatives et ne sont pas nécessairement créateurs de valeur industrielle. Mais les mesures adoptées touchent tous les fonds sans discernement, y compris ceux qui sont sensés financer l'innovation et accompagnent ces petites entreprises biotech. Les très bonnes actions prises d'un côté sont annulées d'un autre par des mesures qui produisent l'effet inverse de l'objectif recherché. C'est une position uniquement personnelle que j'exprime, mais on a l'impression qu'il manque une vision d'ensemble qui assure une cohérence de l'ensemble des décisions.

BioPharmaceutiques : Êtes-vous plutôt optimiste ou plutôt pessimiste pour le financement des sociétés de biotechnologie en France et en Europe en 2010 ?

Gilles Nobécourt : Je suis très optimiste, pas spécialement pour 2010, mais pour le secteur dans sa globalité parce que, tant qu'il existe des besoins médicaux non satisfaits, il y a des opportunités énormes. Un élément est trop souvent négligé quand on évalue le risque des différents marchés : nous intervenons sur un marché final où le risque économique du produit est à peu près nul. Lorsqu'on amène une innovation thérapeutique répondant à un besoin médical, il y aura toujours des acheteurs, quels que soient les cycles de l'économie en général. La segmentation des marchés est une opportunité formidable à jouer. Jusqu'à présent, toute l'industrie pharmaceutique s'est développée et s'est consolidée sur la notion de blockbusters ciblant de très grands marchés. Mais aujourd'hui, la capacité à vivre dans ce milieu passe d'abord par une aptitude à adresser des marchés de plus en plus segmentés et éventuellement beaucoup plus petits en volume, ce qui peut faire le jeu de petites sociétés très spécialisées et très compétentes sur des segments particuliers. Si on peut arriver, au niveau français, au niveau européen, à complètement redynamiser et densifier ce tissu industriel dont il faut remarquer qu'il a tout de même été très largement laminé au cours des trente dernières années, au moins pour la France, le progrès de la connaissance et l'évolution des marchés nous donnent une chance de redevenir un acteur majeur de la pharma. Etant donné que nous avons la chance d'avoir des laboratoires de recherche et une base médicale tout à fait remarquables, il ne faut pas hésiter à être très volontariste pour reconstruire un secteur qui a souffert d'avoir toujours été perçu comme un centre de coût pour la sécurité sociale et jamais comme une industrie stratégique.

BioPharmaceutiques : Quelles sont pour vous les technologies où on a le plus de chance de voir aboutir des projets solides dans les quatre à cinq ans à venir ? Les biomarqueurs font-ils partie des thématiques qui vont émerger ?

Gilles Nobécourt : Nous suivons de près le secteur du diagnostic moléculaire, y compris les biomarqueurs. Nous sommes convaincus que ce sujet va exploser. La difficulté est de savoir quel biomarqueur utiliser pour dire quoi et sur la base de quelle plate-forme. Veut-on des biomarqueurs pour la R&D ou pour le diagnostic, que ce soit dans une optique de médecine personnalisée ou pour la détection précoce de pathologies ? Les réponses ne sont pas évidentes, mais les biomarqueurs sont clairement un sujet important. Aujourd'hui, on estime globalement sur l'ensemble de la pharmacopée que les médicaments sont efficaces chez à peine 50 % des patients. Cette situation est mauvaise à la fois pour les malades qui ainsi prennent des médicaments pour rien et pour le système parce que ça coûte très cher. A partir du moment où des biomarqueurs peuvent permettre de sérier des populations de patients chez lesquels un traitement s'avère efficace dans 90 ou 95 % des cas, on réussit à faire des économies. Pendant longtemps, l'industrie pharmaceutique a résisté à cette segmentation des marchés. Mais arriver à obtenir des prix sur des médicaments efficaces chez la moitié des patients n'est pas une bonne idée pour le système. A l'inverse, ce même système est sans doute capable d'autoriser des prix plus élevés pour des produits efficaces chez 90 ou 95 % des malades. L'industriel pourra ainsi s'y retrouver, parce que la population concernée sera certes plus réduite, mais avec une valeur de produit plus élevée. Les biomarqueurs sont aussi importants dans les problématiques de développement. Dans le cas des maladies neurodégénératives, les modèles in vitro et in vivo dont on dispose sont très peu prédictifs de l'efficacité d'un traitement. Aussi l'identification de biomarqueurs représentatifs de l'évolution de la maladie pourrait fournir des éléments objectifs pour la prise de décisions lors du développement d'un candidat-médicament. Maintenant, la question essentielle réside dans le timing. Il y aura nécessairement consolidation à un moment donné. Aujourd'hui, beaucoup de petites sociétés ont développé un ou deux biomarqueurs. Est-ce assez pour faire vivre une société sur la durée ? Est-ce assez pour générer une valeur suffisante pour intéresser un acteur en quête de consolidation ? Est-ce que chaque société développant un biomarqueur est un sujet d'investissement ? C'est encore une autre question.

Nous regardons aussi le champ des vaccins de près. Là encore, on estime qu'un dollar dépensé en vaccin génère entre 7 et 20 dollars d'économies pour le système de santé. Dans une dynamique de maîtrise des coûts de santé, les technologies des vaccins sont donc amenées à prendre une place de plus en plus grande. Le domaine des vaccins a aussi enregistré une évolution importante au cours des dix dernières années. Ces produits étaient traditionnellement des petits marchés, mais certains vaccins tels que Prevnar® de Wyeth puis les vaccins contre les papillomavirus, Gardasil® de Merck&co et Cervarix® de GSK, ont maintenant atteint le statut de blockbuster et dépassé des ventes de plus d'un milliard de dollars. Aussi, les pouvoirs publics se disent que la prévention est un des meilleurs outils pour réussir à maîtriser les coûts de santé et à maintenir les gens en bonne santé. Quant aux industriels, ils se sont davantage engagés dans les vaccins lorsqu'ils se sont rendu compte que ceux-ci leur permettaient aussi de bien gagner leur vie. Nous suivons donc aussi de près le domaine des vaccins et nous y avons fait quelques investissements. Encore une fois, le timing est très important et il faut garder à l'esprit les priorités des uns et des autres. Notre métier n'est pas de servir de substitut au CNRS, mais de proposer un produit d'investissement à des investisseurs, institutionnels pour la plupart, qui ont une préoccupation de rendement. Nous devons donc leur assurer un rendement et pour le faire, nous devons être capables de choisir et de financer des entreprises qui vont être capables d'amener sur le marché des produits ayant une valeur commerciale. Il y a ainsi des thématiques scientifiques passionnantes que nous jugeons prometteuses et que nous suivons avec attention, mais dont nous pensons qu'elles ne sont pas encore des sujets d'investissement.