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14 janvier 2010

Mounia Chaoui, general partner chez Ventech : « La biotech européenne a acquis une crédibilité solide »

BioPharmaceutiques : La crise économique a renforcé les difficultés de financement des sociétés de biotechnologie. Quel bilan dressez-vous de l'année 2009 pour les biotech européennes ?

Mounia ChaouiMounia Chaoui : Le début de l'année 2009 a été très difficile pour les sociétés de biotechnologie, en particulier au niveau de leur financement par le capital risque. A ce moment là, les big pharma ont pratiqué une politique d'expectative et la valeur de la plupart des sociétés européennes cotées s'est retrouvée sous pression. La plupart des fonds avec un axe biotech se sont davantage concentrés sur leurs propres levées et sur le soutien financier des sociétés déjà présentes dans leur portefeuille. L'environnement biotech européen s'est ensuite considérablement amélioré au second semestre avec la conclusion de plusieurs alliances majeures entre pharma et biotech, telles que les accords de GSK avec Prosensa (voir Tableau Accords) et d'Abbott avec Pangenetics (voir Tableau Accords) ou encore le rachat d'ESBAtech par Alcon (voir BioPharmaceutiques n°116) et de Fovea Pharmaceuticals par Sanofi-Aventis (voir BioPharmaceutiques n°117). Aussi, en dépit d'un début 2009 difficile, la biotech européenne a prouvé qu'elle est une industrie qui fonctionne à contre-cycle, avec des opérations de fusion-acquisition significatives sur un marché boursier fermé. Ces transactions ont de surcroît prouvé que la biotech européenne avait acquis une crédibilité solide vis-à-vis des grands acteurs de l'industrie pharmaceutique. Nous estimons que l'industrie biotech européenne s'est renforcée au travers de cette crise et a démontré qu'elle pouvait proposer un business model viable.

BioPharmaceutiques : Quelles sont les principales difficultés que les sociétés de biotech européennes ont eu à surmonter pour se financer ? Quelles ont été les phases les plus difficiles à financer ?

Mounia Chaoui : La plupart des pays européens, à l'exception peut-être de la France, ont manqué, et manquent encore pour certains d'entre eux, de fonds dédiés à la biotech. De ce fait, il est beaucoup plus difficile de créer des consortiums de capital risque d'autant que les montants levés lors d'un tour de table unique sont généralement dans une fourchette à deux chiffres en millions d'euros. La seule façon d'être financé correctement est de limiter la puissance du capital en se focalisant sur un petit nombre de programmes et de réaliser assez rapidement une opération de partenariat ou une fusion-acquisition avec la big pharma. Nous ne pensons pas qu'il existe de phase spécifique qui soit plus ou moins difficile à financer. Tout dépend des actifs de la compagnie, du montant nécessaire pour parvenir au prochain point d'inflexion clé et de la valeur potentielle à laquelle on peut s'attendre au moment de la sortie versus notre évaluation au moment du tour de table. Pourtant, nous pensons que les compagnies les plus faciles à financer sont celles pour lesquelles, au moment de l'investissement, les sociétés de capital risque estiment qu'un seul tour de table, même s'il est important, c'est-à-dire de l'ordre de 20 à 30 millions d'euros, permettra d'atteindre le prochain point d'inflexion clé où la valorisation sera augmentée significativement à travers un partenariat ou une fusion-acquisition.

BioPharmaceutiques : Quelle a été, pour vous, la plus belle levée de fonds réussie en Europe cette année ?

Mounia Chaoui : Je crois que la levée la plus impressionnante de ces derniers mois a été le tour de table de série B réalisé par le néerlandais Prosensa (voir Tableau Levées de fonds). Cette levée a été suivie quelques mois plus tard par un accord significatif avec GSK et sera, à n'en pas douter, le dernier tour de table pour Prosensa.

BioPharmaceutiques : Si vous avez participé à des tours de table de sociétés de biotechnologie cette année, quelles raisons majeures ont motivé vos choix ?

Mounia Chaoui : 2009 a été une année très active pour Ventech et nous avons participé à la clôture de quatre tours de table. Tout d'abord, nous avons soutenu financièrement les sociétés biotech de notre portefeuille. Le belge Actogenix a ainsi finalisé une levée de 15,5 millions d'euros en mars (voir Tableau Levées de fonds 1 et 2) et l'espagnol Cellerix vient d'annoncer la première clôture d'un tour de série C qui lui a permis de lever 27 millions d'euros (voir Tableau Levées de fonds). Nous avons aussi conclu deux nouveaux investissements, l'un concernant la société anglo-américaine Biovex et l'autre, le suisse Covagen. Bien que les deux sociétés soient à des stades de développement très différents, elles partagent un point commun, dans la mesure où un seul tour de financement devrait leur permettre d'atteindre leur prochain point d'inflexion, et, espérons-le, une revalorisation/cession de leurs actifs. Biovex constitue un exemple typique d'investissement late stage qu'une société de capital risque ne réaliserait pas dans des conditions normales de marché. Cette société développe un virus oncolytique, OncovexGM-CSF® qui est entré en phase III cette année après avoir généré des données de phase II prometteuses. Nous avons co-dirigé, avec le britannique MVM Life Science Partners et le chinois Morningside, un tour de table de 70 millions de $ qui devrait lui permettre d'obtenir les données nécessaires pour l'enregistrement du produit d'ici la mi-2011. Nous avons aussi rejoint le Novartis Venture Fund et Mitsubishi Pharma Healthcare Venture Management pour le financement d'amorçage de Covagen, société suisse développant une nouvelle catégorie de protéines thérapeutiques, les fynomères. L'entreprise intervient dans un domaine présentant un grand intérêt pour la pharma et dans lequel des accords de licence et des fusions-acquisitions ont été signé à des stades de développement précoce. Le suisse ESBATech a ainsi été vendu en phase I/II pour un montant pouvant aller jusqu'à 600 millions de $ (voir BioPharmaceutiques n°116 et Tableau Rachats). Le belge Ablynx et le suisse Molecular Partners ont tous deux signé des accords significatifs alors qu'ils étaient encore au stade pré-clinique (voir Tableau Accords et BioPharmaceutiques n°49). Quant au britannique Domantis, il a été racheté en phase II pour 230 millions de £ (voir Tableau Rachats). Selon nous, la technologie de Covagen et ses programmes de développement de médicaments centrés sur des cibles de grand intérêt lui permettent de s'imposer dans ce domaine compétitif. L'objectif est de lever un tour de table de série A dans le courant 2010 afin d'atteindre la preuve du concept clinique pour un de ses programmes lead.

BioPharmaceutiques : Avez-vous fait des arbitrages entre société de biotech et sociétés intervenant dans d'autres domaines (dispositifs médicaux, diagnostics, cleantech, TIC....) ?

Mounia Chaoui : Nous avons regardé des sociétés biotech, medtech et des entreprises du diagnostic médical. Nous avons choisi finalement de réaliser deux investissements dans le domaine du développement de médicaments, avec Biovex et Covagen, parce que nous estimons que, sur l'ensemble des dossiers étudiés en 2009, ces deux sociétés présentent le meilleur potentiel de retour sur investissement par rapport au risque encouru. De plus, ces sociétés représentent un bon complément du portefeuille en sciences de la vie de notre fonds Ventech III qui compte aussi Cellerix (cellules souches) et Actogenix (délivrance de protéines par voie orale).

BioPharmaceutiques : Quelles évolutions, quelles modifications vous paraissent nécessaires pour faciliter l'accès des sociétés de biotechnologie aux financements ? Quel(s) rôle(s) les sociétés de capital-risque pourraient-elles jouer dans ce cadre ?

Mounia Chaoui : Outre le capital-risque, subventions gouvernementales, introductions en bourse et financements par l'industrie pharmaceutique constituent les autres sources de financement classiques des sociétés de biotechnologie. A notre avis, les initiatives financières gouvernementales, au moins en France, ont augmenté significativement en particulier avec la mise en place du FSI et le renforcement du CIR et Oseo qui aident les sociétés à se refinancer dans de bonnes conditions. Le Royaume-Uni explore aussi la création d'un fonds de capital risque soutenu par le gouvernement (voir BioPharmaceutiques n°113). Quant à la big pharma, les biotech européennes ont amélioré significativement leur capacité à l'attirer. Au final, l'introduction en Bourse est de loin la voie de sortie la moins bien définie, bien que les fusion/acquisitions et les accords de partenariats confortent les investisseurs institutionnels.Aujourd'hui, pour obtenir un financement correct, il faut pouvoir lever le minimum d'argent possible avant une sortie. Il faut aussi réunir un consortium suffisamment fort de sociétés de capital-risque qui puissent, si nécessaire, refinancer la société. Une utilisation efficace du capital s'avère un point clé de la réussite, tout comme il est fondamental d'engager des discussions avec des partenaires ou avec des acquéreurs potentiels de la big pharma très tôt après la création d'une société. Les sociétés de capital risque peuvent y contribuer en présentant, grâce à leurs réseaux, les entreprises de leur portefeuille aux business développeurs de l'industrie pharmaceutique et à d'autres acteurs du capital risque. A travers leur connaissance des besoins de l'industrie pharmaceutiques, elles peuvent également jouer un rôle clé pour définir la meilleure stratégie possible en vue d'un retour sur investissement optimal.

BioPharmaceutiques : Prévoyez-vous d'investir dans des sociétés de biotechnologie européennes en 2010 ? Si oui, pourquoi ? Si non, pourquoi ? Êtes-vous plutôt optimiste ou plutôt pessimiste pour le financement des sociétés de biotechnologie européennes en 2010 ? Pourquoi ?

Mounia Chaoui : Nous continuerons à investir dans des sociétés biotech en 2010. Nous avons encore beaucoup de nouveaux investissements à faire avec notre fonds de 150 millions d'euros, dont la levée a été achevée fin 2007. L'année 2009 a prouvé, selon nous, que la biotech européenne est tout à fait en mesure de rivaliser sa consoeur américaine, en particulier sur le terrain des rachats. Cette industrie a aussi prouvé qu'elle était à contre cycle. Aussi sommes-nous plutôt optimistes. Si les conditions de marché continuent à s'améliorer, ce qui n'est pas vraiment certain si l'on se réfère au récent crash de Dubai et à ceux qui pourraient en découler, le financement de la biotech continuera à s'améliorer puisqu'une réouverture de la fenêtre des introductions en bourse offrira des alternatives de financements même si dans la plupart des cas, ces sorties boursières sont très peu liquides pour les sociétés de capital risque.

Le prochain changement positif qu'attendent toutes les sociétés de capital-risque impliquées dans la biotech réside dans une possibilité de sortie sur les marchés boursiers. La plupart des introductions intervenues au cours des sept dernières années sont restées peu liquides et en dépit de refinancements à des valeurs intéressantes, la plupart des sociétés de capital risque sont toujours actionnaires de ces sociétés cotées, seule une éventuelle fusion-acquisition leur permettant une sortie réussie.