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28 janvier 2010

Michèle Ollier (Index Ventures) : « Le modèle d'investissement des biotech doit continuer d'évoluer »

BioPharmaceutiques : La crise économique a renforcé les difficultés de financement des sociétés de biotechnologies. Quel bilan dressez-vous de l'année 2009 pour la biotech en général et pour la biotech européenne en particulier ?

Michèle OllierMichèle Ollier : Le bilan est clair et ma réponse va être assez classique dans le sens où on a observé que les entreprises de biotech ont rencontré de grandes difficultés pour se financer ou pour se refinancer. Il a aussi été difficile de réaliser des sorties. Cette situation est liée au fait que les investisseurs ont beaucoup moins confiance dans la biotechnologie. C'est assez banal mais on l'a vu très concrètement en 2009. Maintenant, des accords d'une valeur significative ont pu être signé tant du côté des investissements que des sorties et là, il est clair que le prix n'est pas un problème pour un produit ou une technologie de grande valeur. C'est toujours une réalité et les entreprises qui développent des projets à grande valeur ajoutée potentielle et apportent une réponse de qualité à un vrai besoin, n'ont pas de problème pour lever de l'argent et trouver un acquéreur.

BioPharmaceutiques : Les durées de traitement des dossiers pour la réalisation de levées de fonds ne se sont-elles pas allongées en 2009 ?

Michèle Ollier : Oui, psychologiquement parlant, l'environnement beaucoup moins propice pour dépenser de l'argent. Même si on dispose de fonds, inconsciemment, on fait encore plus attention parce qu'on a un peu plus peur d'investir. Pendant cette période, la première priorité pour nous, sociétés de capital-risque, a été de soutenir d'abord les sociétés de nos portefeuilles. Nous investissons, par définition, dans des entreprises dont nous pensons qu'elles sont des gagnants potentiels et nous nous disons que notre énergie et notre argent doivent d'abord aller vers elles. Nous regardons ensuite celles sur lesquelles nous avons des doutes et enfin, les nouveaux investissements viennent en troisième position.

BioPharmaceutiques : Quels ont été les stades les plus difficiles à financer ?

Michèle Ollier : Il est sûr que les projets en phase précoce ont de moins en moins d'attrait pour le capital risque. Plusieurs paramètres interviennent ici. Il y a d'abord le niveau de risque dans un environnement où tout le monde parle de crise et veut prendre le moins de risques possibles. Quel soit le stade de développement du projet, l'évaluation du risque que cet investissement peut représenter va être très importante. Plus un projet est en phase avancée, plus on a de données et plus on est à l'aise. Chez Index Ventures, nous travaillons davantage sur les phases précoces et la création d'entreprises. Cet aspect là n'a pas changé parce qu'un des paramètres importants que nous regardons est la quantité d'argent déjà consommée par l'entreprise. Des sociétés qui ont déjà levé beaucoup d'argent ne nous attirent pas et nous préférons prendre un projet beaucoup plus tôt. Celui-ci doit, à notre avis, être de grande qualité, avoir de réelles chances d'arriver au stade de la maturité et s'adresser à un besoin majeur de façon innovante. La qualité des entrepreneurs et des scientifiques impliqués est un autre critère extrêmement important pour nous. L'autre point essentiel est la consommation de cash qui sera nécessaire pour que le projet arrive jusqu'à un stade de maturité où il peut faire l'objet d'une transaction. L'écart entre le coût de l'investissement et la valeur de cette transaction doit rester très raisonnable et des entreprises qui lèvent 50 à 100 millions n'entrent pas dans notre modèle.

BioPharmaceutiques : Quels axes scientifiques et technologiques vous paraissent prometteurs pour les années à venir ?

Michèle Ollier : Nous suivons depuis deux ans le sujet des cellules souches, mais nous n'avons pas encore trouvé la technologie ou le projet dans lequel nous avons envie d'investir. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de très belles technologies. En fait, nous sommes plus opportunistes et lorsque nous nous intéressons à une technologie en développement, nous ne nous disons pas qu'il nous faut absolument trouver une société active dans ce domaine. En agissant ainsi, vous introduisez déjà un biais dans votre choix. Le développement de produits et de technologies est une activité tellement risquée et complexe que notre modèle est d'essayer d'introduire le moins de biais possible. Le meilleur moyen d'y parvenir est de n'avoir aucun a priori et de tout regarder. Lorsqu'une technologie ou un produit vient vers nous, nous nous demandons d'abord si on va pouvoir gérer le risque et quel sera le coût nécessaire au développement du projet. Enfin, la question est de savoir si ce produit a réellement un intérêt potentiel. Nous ne nous demandons pas si le projet relève d'une approche « tendance » ou non. Les cellules souches sont bien sûr très intéressantes et beaucoup d'autres domaines nous passionnent, mais nous n'y investirons peut être jamais parce que nous n'aurons pas trouvé de projet intéressant. Notre fonctionnement est très opportuniste et sans a priori.

BioPharmaceutiques : Si vous avez participé à des tours de table de sociétés de biotechnologie cette année, quelles raisons majeures ont motivé vos choix ? Avez-vous fait des arbitrages entre société de biotech et sociétés intervenant dans d'autres domaines (medical device, diagnostics, cleantech, TIC....) ?

Michèle Ollier : Nous avons fait assez peu d'investissements en 2009. Nous avons investi dans une entreprise medtech aux Etats-Unis, qui s'appelle Novocure et nous sommes maintenant en train d'en finaliser un autre également aux Etats-Unis. Mais il n'y a pas d'arbitrage spécifique, notre moteur principal réside dans l'opportunité scientifique et technologique la plus probante et la qualité du projet. Nous n'avons pas de considération géographique et nous sélectionnons les projets de plus grande qualité auxquels on a accès. Mais nous faisons peu d'investissements, généralement deux à trois par an, car nous sommes très impliqués dans l'accompagnement de nos entreprises.

BioPharmaceutiques : Quelles évolutions, quelles modifications vous paraissent nécessaires pour faciliter l'accès des sociétés de biotechnologie aux financements ? Quel(s) rôle(s) les sociétés de capital-risque pourraient-elles jouer dans ce cadre ? Est-ce elles qui ont ce rôle à jouer ?

Michèle Ollier : C'est une question difficile parce qu'elle dépend vraiment de la stratégie d'investissement des sociétés de capital risque. Chez Index Ventures, nous intervenons rarement dans des entreprises déjà existantes. La qualité du projet et de l'équipe de management est un élément clé. Les sociétés qui ont un peu plus de mal à se financer sont des entreprises où, clairement, il n'y a pas eu toutes les expertises nécessaires. Vous pouvez voir des entreprises avec uniquement une forte composante scientifique de grande qualité, mais ce ne sera pas suffisant. Le développement d'un produit ou d'une technologie nécessite tous les ingrédients : scientifique, règlementaire, clinique, production, vision prospective. Si tous ces ingrédients ne sont pas apportés de façon équivalente avec autant de poids et de professionnalisme, vous manquerez automatiquement quelque chose dans le développement de votre produit. Malheureusement, toutes les petites entreprises n'ont pas compris que tous ces paramètres et toutes ces expertises sont absolument nécessaires.

BioPharmaceutiques : On reste donc sur ce schéma idéal d'un couple associant un scientifique de haut niveau et un manager conscient des impératifs de la discipline.

Michèle Ollier : Oui, je ne vois pas comment on peut faire autrement. Le développement des produits le demande et il n'existe pas d'autre voie pour développer correctement un produit. Le cas du scientifique qui est aussi un bon manager existe mais c'est rare, et ceux là sont des individus capables d'oublier qu'ils sont scientifiques et de devenir des managers. On a un bel exemple en Suisse avec le président d'Actelion Jean Paul Clozel qui a su faire la transition vers cette responsabilité et cette vision mais effectivement il y en a très peu.

BioPharmaceutiques : Êtes-vous plutôt optimiste ou plutôt pessimiste pour le financement des sociétés de biotechnologie européennes en 2010 ? Pourquoi ?

Michèle Ollier : Je n'ai pas le sentiment que les choses vont évoluer de façon drastiquement positive l'année prochaine. Si la biotech est aujourd'hui dans une situation sensible, ce n'est pas complètement un hasard. Si vous écoutez les investisseurs dans les fonds de biotech, ceux-ci pensent que le modèle d'investissement des biotechs doit continuer d'évoluer afin de rétablir une performance plus attractive. Il ne faut pas oublier qu'il est beaucoup plus facile d'avoir des retours sur investissements importants dans des domaines comme l'IT par exemple que dans les sciences de la vie. La raison principale qui explique une performance plus limitée dans la biotech sont les sommes importantes investies dans les compagnies qui essaient de développer des portefeuilles de produits. Quelques beaux exemples comme Actelion ont entretenu un certain idéal laissant penser qu'il était possible de créer nombre de compagnies prospères mais avec le temps qui passe, il est clair que ces exemples sont des exceptions et qu'il est irréaliste de planifier la création d'une compagnie prospère dès le stade Ventures. Le monde de la biotech et celui du capital risque ont commencé à s'interroger sur la façon dont le modèle doit évoluer et les réflexions vont se poursuivre en 2010. Je pense que ce sujet reste central pour le futur financement de la biotech et représente un des challenges pour l'année 2010.