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28 janvier 2010

Harrold van Barlingen (Thuja Capital) : "la très grande compétitivité du secteur reste le principal problème"

BioPharmaceutiques : La crise économique a renforcé les difficultés de financement des sociétés de biotechnologies. Quel bilan dressez-vous de l'année 2009 pour la biotech en général et pour la biotech européenne en particulier ?

Harrold van Barlingen Harrold van Barlingen : La crise financière a réellement posé de sérieux problèmes aux sociétés de biotech. La disponibilité du capital risque a diminué et, sur l'ensemble de l'année dernière, ce phénomène combiné avec une réduction des facilités de crédit a conduit à une situation où les sociétés de biotech se sont retrouvées prises entre l'enclume et le marteau, c'est-à-dire une incapacité à obtenir de l'argent auprès du capital risque pour développer leurs activités et une incapacité à obtenir des prêts pour survivre jusqu'à ce que la situation s'améliore.

BioPharmaceutiques : La situation a-t-elle été plus difficile aux Etats-Unis ou en Europe ? Certains pays européens ont-ils été plus affectés par la crise que d'autres ?

Harrold van Barlingen : Ma connaissance des Etats-Unis est limitée, aussi je ne pourrai parler que de l'Europe. Tous les pays en général ont souffert et, à mon avis, des pays comme l'Allemagne et le Royaume-Uni ont probablement souffert davantage tandis que la France semble avoir été moins affectée. Il faut ici remercier principalement la disponibilité du capital risque associé à l'accès à des instruments gouvernementaux tels que prêts et subventions.

BioPharmaceutiques : Le fait que la France dispose d'un statut spécial pour les jeunes sociétés innovantes a-t-il pu contribuer à aider les biotech françaises à résister ?

Harrold van Barlingen : Je crois que ce statut a été vraiment utile. Il ouvre l'accès à d'autres formes de financements selon le mode de fonctionnement classique de cette industrie. Vous y avez besoin d'une combinaison comprenant généralement le capital risque avec l'effet de levier généré par les subventions et les prêts. Mais il faut un financement de départ pour que les choses se mettent en route et dans la plupart des cas il s'agit du capital risque

BioPharmaceutiques : La France et le Royaume-Uni ont tous deux lancés des fonds dédiés. En France, il s'agit d'Innobio. Au Royaume-Uni, le fonds n'est pas réservé aux sociétés de biotech mais celles-ci devraient pouvoir en bénéficier largement. Pensez-vous que ces outils puissent aussi constituer une aide ?

Harrold van Barlingen : Oui, je pense que cela sera très utile. Il est nécessaire d'aider les sociétés innovantes, et pas seulement les sociétés biotech mais toutes les entreprises qui ne génèrent pas encore de revenus pour les aider à traverser ces périodes difficiles.

BioPharmaceutiques : Au Royaume-Uni, le fond lancé semble plutôt viser d'abord le soutien des sociétés de capital-risque.

Harrold van Barlingen : Ces dernières années, le gouvernement britannique a essayé plusieurs types d'instruments pour soutenir les PME, ce qui a été fait notamment en aidant ou en mettant en place des fonds de capital risque. Un des problèmes observés est que ces fonds sont restés relativement petits et un nombre significatif d'entre eux a rencontré des difficultés pour lever de l'argent auprès d'autres sources que le gouvernement. Le gouvernement britannique a ainsi généré un grand nombre de petites sociétés de capital risque qui dépendent totalement des fonds gouvernementaux et qui sont trop petits par eux-mêmes pour faire croître les compagnies dans lesquelles ils investissent pas plus qu'ils ne présentent les compétences pour sélectionner et développer ces sociétés.

BioPharmaceutiques : Quelle es la situation du capital risque aux Pays-Bas ?

Harrold van Barlingen : Aux Pays-Bas, la situation est en quelque sorte intermédiaire. Nous avons quelques grandes sociétés de capital risque qui opèrent à l'échelle mondiale ou européenne et nous avons aussi des investisseurs de plus petite taille qui interviennent en phase précoce. Aucun d'entre eux n'a de surplus de capital aujourd'hui, aussi nous avons vu au cours de l'année écoulée, qu'ils ont été très prudents pour dépenser leur argent et de ce fait la base d'investissement a été très faible.

BioPharmaceutiques : Quelles difficultés principales les sociétés biotech européennes ont-elles eu à surmonter pour se financer en 2009 ?

Harrold van Barlingen : Je crois que la très grande compétitivité du domaine constitue le principal problème. Au sein des sociétés de capital risque il y a également un phénomène connu sous le nom de « fuite vers la qualité », ce qui veut dire que la plupart des sociétés de capital risque investissent moins et sont beaucoup plus sélectives. Il est aussi important de noter qu'il existe un certain nombre de sociétés, dont on sait qu'elles auront besoin de plusieurs tours de table avant de pouvoir atteindre une sortie. Ce type de société devient beaucoup plus difficile à financer qu'une entreprise susceptible de parvenir à ce stade avec un ou, au plus deux tours de table. Aussi, le délai jusqu'à une sortie et les financements nécessaires pour y parvenir sont des critères de sélection essentiels.

BioPharmaceutiques : Certains acteurs du capital risque signalent l'existence d'un problème de sortie et le manque d'un marché boursier unique en Europe. Pensez-vous qu'il s'agisse réellement d'un problème ?

Harrold van Barlingen : C'est exact. Il existe un grand nombre de places boursières locales relativement petites où les acteurs sont essentiellement des investisseurs locaux. Le résultat est que, lorsque vous êtes coté sur la place de Bruxelles, ce seront essentiellement des investisseurs belges qui investiront dans les sociétés. La même chose est plus ou moins vraie pour les Pays-Bas, la Suisse, la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni, Les sociétés biotech cotées trouvent très difficiles d'attirer l'intérêt des investisseurs étrangers. Même Euronext, qui est supposé regrouper Amsterdam, Bruxelles et Paris, n'est pas une seule Bourse ; il y a toujours trois marchés différents. Aussi, vous pouvez être coté sur Euronext Paris, mais cela ne veut pas dire que vos actions le seront aussi sur Euronext Bruxelles.Vous avez un peu moins de dix sociétés aux Pays Bas et en Belgique et un peu plus en France. Une fois combiné, cela peut être suffisant pour construire un index avec des sociétés dotées de profils de risque, de capitalisation et de volatilité différents. Mais ce n'est pas suffisant pour constituer un marché.

BioPharmaceutiques : Quelle a été pour vous la levée de fonds la plus réussie en Europe en 2009 ?

Harrold van Barlingen : J'oserai en citer deux : la récente introduction en Bourse de Movetis qui a été cotée pour la première fois en décembre dernier (voir BioPharmaceutiques n°121). Je crois que cette introduction a été très réussie. Concernant des phases plus précoces, je mentionnerai une de nos sociétés, arGEN-X qui a réussi à lever 12,5 millions d'euros auprès d'investisseurs internationaux (voir Tableau Levées de fonds). Ce qui montre qu'il est toujours possible pour une société en phase précoce de lever suffisamment de capital.

BioPharmaceutiques : Avez-vous participé à des tours de table de sociétés européennes en 2009 ?

Harrold van Barlingen : Nous avons participé à trois financements. Deux nouveaux investissements, l'un dans Cavadis, société en phase précoce dédiée aux biomarqueurs cardiovasculaires et l'autre dans FABPulous, qui développe un nouveau test de diagnostic pour la détection de l'infarctus du myocarde. Pour le troisième, nous avons continué à investir dans arGEN-X, société dont nous avons financé l'amorçage (voir Tableau Levées de fonds)

BioPharmaceutiques : Vous avez choisi d'investir dans une société travaillant sur les biomarqueurs. Pensez vous que les biomarqueurs soient un des grands sujets pour la pharma et la biotech dans les années à venir ?

Harrold van Barlingen : Nous le croyons. C'est pourquoi nous avons investi dans cette compagnie. D'un autre côté, nous reconnaissons aussi qu'il existe une différence importante entre le battage fait dans la presse, indiquant que chaque nouveau développement nécessite des biomarqueurs et la réalité. On voit bien que la plupart des groupes pharmaceutiques continuent toujours à développer leurs médicaments sans diagnostic compagnon. En outre, vous constatez toujours une vraie difficulté pour obtenir le remboursement de nouveaux tests pour le diagnostic de cancer. Mais on voit aussi clairement une tendance qui vise à associer le développement de médicament en phase précoce à celui de biomarqueurs pour disposer plus tôt de signaux d'efficacité clairs. De même, un argumentaire scientifique fort est en train de se construire, indiquant que certains biomarqueurs peuvent permettre de prédire des résultats cliniques.

BioPharmaceutiques : En 2009, avez-vous fait des arbitrages entre société de biotech et sociétés intervenant dans d'autres domaines (dispositifs médicaux, diagnostics, cleantech, TIC....) ?

Harrold van Barlingen : Oui, nous l'avons fait. Nous sommes un investisseur en sciences de la vie, aussi nous n'avons investi ni dans les technologies vertes ou les technologies « propres ». Néanmoins nous avons modifié nos investissements de telle façon que les sociétés de diagnostic et de dispositifs médicaux présentent maintenant un plus grand intérêt pour nous, en raison de notre perception du risque. Une société développant un médicament a généralement besoin d'un plus grand nombre de tours de table qu'une société de diagnostic ou de dispositifs médicaux avant qu'une sortie ne soit possible. Comme il est difficile de lever des fonds, nous préférons investir dans des sociétés qui permettront d'atteindre une sortie avec des besoins de financement plus faibles.

BioPharmaceutiques : Soyons maintenant un peu plus prospectifs. Quelles principales évolutions ou modifications pourraient faciliter l'accès des sociétés européennes à de nouvelles sources de financement ?

Harrold van Barlingen : Je crois que nous avons besoin de nouveaux axes d'évolution. Plusieurs points peuvent être stimulés. On peut stimuler le fait que les sociétés biotech européennes puissent devenir des partenaires de choix pour les grandes compagnies pharmaceutiques de telle sorte qu'elles obtiennent des redevances et des revenus. Du côté des besoins en capital, on peut aussi penser à l'accès à des prêts, à des subventions ou à la garantie des emprunts par les agences gouvernementales. On peut aussi par exemple permettre à des sociétés de biotech à de réaliser leur recherche dans les universités, construire des collaborations ou encore combiner plusieurs de ces options. Il faut aussi s'assurer que les sociétés de capital risque ont accès au capital. Il est très difficile, Pour un grand nombre de sociétés de capital risque, d'avoir leur propre capital et les gouvernements locaux et les fonds d'investissement européens sont difficiles à approcher pour ces mêmes sociétés. Il y a aussi des différences entre pays. Je crois encore une fois qu'en France, les sociétés ont plus de possibilités pour accéder à des capitaux. Il y a aussi plus de possibilités pour les sociétés de capital risque en France d'avoir du capital, contrairement à l'Allemagne et probablement aussi aux Pays-Bas où les sociétés de capital risque rencontrent plus de difficultés pour obtenir de l'argent. De ce fait, il est aussi très difficile pour les sociétés d'obtenir de l'argent. En France, par exemple, le Crédit Agricole et plusieurs autres grands acteurs du capital risque disposent de fonds spécifiques basés sur des incitations fiscales pour investir en phase précoce. Il leur est ainsi possible d'investir largement en France et dans le reste de l'Europe. Il existe aussi des fonds spécifiques construits par le gouvernement pour soutenir les sociétés de capital risque et les compagnies. Ces incitations n'existent pas ailleurs. Si vous regardez la disponibilité globale du capital, je crois que de tous les pays européens, la France est probablement le pays où le capital est le plus largement disponible.

BioPharmaceutiques : Prévoyez vous d'investir dans des sociétés biotech européennes en 2010 ou choisirez vous plutôt de vous concentrer sur les sociétés de votre portefeuille ?

Harrold van Barlingen : Nous prévoyons plusieurs investissements cette année, probablement entre deux et quatre. Nous discutons actuellement avec une société belge et une société néerlandaise, mais cela peut changer.

BioPharmaceutiques : Vous sentez vous plutôt optimiste ou plutôt pessimiste pour les sociétés européennes qui essaieront de lever des fonds cette année ?

Harrold van Barlingen : Je pense que ce sera très difficile. La disponibilité du capital risque reste limitée. Je sais qu'un certain nombre de mes collègues sont en train de lever des fonds et rencontrent des difficultés pour le faire, aussi ont-ils peu d'argent à dépenser.

BioPharmaceutiques : Pensez-vous que l'introduction réussie de Movetis pourrait signifier qu'une nouvelle fenêtre d'opportunité boursière est en train de s'ouvrir ?

Harrold van Barlingen : Je ne le crois pas. Une société comme Movetis se différencie clairement des autres, la différence principale étant qu'ils ont un produit autorisé en Europe. C'est une société mature qui lève de l'argent pour se constituer une force de ventes et un réseau de distribution et commencer à générer de l'argent. Elle est ainsi en mesure d'attirer un type d'investisseur différent de ce que peut réaliser une compagnie en phase I ou en phase II de développement clinique et présentant un risque technologique élevé. Il n'y a pas de risque technologique pour le principal programme de Movetis. Il y a un risque de réalisation et de commercialisation.