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28 janvier 2010

Anne Friedrich, Creathor Venture Management GmbH : Un role clé pour les partenariats public-privé

BioPharmaceutiques : La crise économique a renforcé les difficultés de financement des sociétés de biotechnologies. Quel bilan dressez-vous de l'année 2009 pour la biotech en général et pour la biotech européenne en particulier ?

Anne FriedrichAnne Friedrich : L'environnement a été difficile pour les levées de fonds dans la biotech en 2009, en Europe comme partout ailleurs. La situation a mis l'accent sur le besoin, pour ces sociétés, d'être suffisamment bien financées pour parvenir à un point d'inflexion significatif en termes de valeur. Il a aussi fallu choisir quels programmes faire progresser et lesquels suspendre. Les entreprises ayant une gestion rigoureuse de leur trésorerie et une stratégie claire et focalisée ont été récompensées par rapport à celles qui avaient essayé d'en faire trop. Notre stratégie a toujours été de financer ce type de sociétés et nos investissements se comportent bien dans ce contexte difficile. L'industrie biotech européenne manque également de managers qualifiés. Aussi, les sociétés dont les dirigeants sont plus scientifiques que commerciaux seront-elles plus susceptibles de souffrir dans cet environnement financier compétitif. Creathor, avec son réseau industriel international, est en mesure d'accéder à ces managers qualifiés que nous pouvons introduire dans nos cibles d'investissement.

BioPharmaceutiques : Dans quelles conditions les sociétés de biotechnologie européennes ont-elles réussi à se financer ? Quelles ont été leurs principales difficultés pour y parvenir ? A quel(s) stade(s) ces difficultés vous paraissent-elles les plus importantes ?

Anne Friedrich : L'amorçage et les phases précoces ont été globalement les phases les plus difficiles à financer en 2009. Nous figurons parmi les quelques fonds qui, dans le climat actuel, ont investi activement dans des projets en phase précoce. De nombreux fonds ont préféré se concentrer sur des opportunités déjà parvenues à un stade avancé ou ont privilégié le soutien de leurs propres investissements, laissant peu d'argent disponible pour de nouveaux projets. De ce fait, les défis à relever ont été plus importants pour les biotech n'ayant pas atteint le stade de la preuve du principe ou de la preuve du concept. Les projets présentant un chemin clair et réalisable pour atteindre la preuve du concept ou pour parvenir à un point d'inflexion dans un délai raisonnable réussiront toujours mieux à lever des fonds.

BioPharmaceutiques : Si vous avez participé à des tours de table de sociétés de biotechnologie européennes cette année, quelles raisons majeures ont motivé vos choix ?

Anne Friedrich : Nous avons investi cette année dans Cevec Pharmaceuticals, société allemande qui dispose d'une technologie d'expression protéique pour la bioproduction (voir Tableau Levées de fonds). Cet investissement est indicatif de notre approche : une plateforme technologique bien développée, compétitive et en mesure d'assurer une forte pénétration du marché. Nous nous intéressons moins à la biotech pure ou au développement de médicaments. Les temps de développement nécessaires jusqu'à l'atteinte d'un point d'inflexion significatif sont plus longs et les besoins de financements plus importants, ce qui ne correspond pas à notre stratégie orientée sur des sociétés ayant des produits proches du marché ou présentant un potentiel de rupture à court terme. Nous sommes un fonds diversifié et nous n'investissons pas seulement dans les sciences de la vie mais aussi dans la high tech et le cleantech en Europe. De plus, les caractéristiques de nos investissements en sciences de la vie, en termes de financements et de délais nécessaires pour une sortie, ne doivent pas différer trop significativement de celles de nos investissements dans la high tech. Nous mettons l'accent sur les plates-formes technologiques, le diagnostic, les dispositifs médicaux, la drug delivery, la bioproduction et sur des technologies permettant de faciliter la R&D de médicaments et la recherche en sciences de la vie.

BioPharmaceutiques : Avez-vous fait des arbitrages entre société de biotech et sociétés intervenant dans d'autres domaines (medical device, diagnostics, cleantech, TIC....) ?

Anne Friedrich : Notre fonds investit dans d'autres domaines high tech et nous avons donc naturellement un mécanisme de diversification intégré. De plus notre stratégie en sciences de la vie s'intéresse moins au développement de médicaments et à la biotechnologie pure en raison des risques inhérents et de la nécessité de financements plus importants pour parvenir à un succès.

BioPharmaceutiques : Quelles évolutions, quelles modifications vous paraissent nécessaires pour faciliter l'accès des sociétés de biotechnologie aux financements ? Quel(s) rôle(s) les sociétés de capital-risque pourraient-elles jouer dans ce cadre ?

Anne Friedrich : Le soutien de l'UE et des gouvernements nationaux à la recherche et au transfert de technologie va aider le développement et le financement des sociétés de biotechnologie européennes. L'argent public et les subventions ont constitué une source significative de financement et le resteront, en particulier pour les investissements en phase précoce où la preuve du concept doit encore être réalisée. D'autres sources de financement pourraient provenir d'un plus grand nombre d'initiatives pan-européennes comme le fonds européen pour l'innovation biopharmaceutique ou de plus d'initiatives nationales spécifiques comme celle en Allemagne à travers le ministère fédéral de l'Education et de la Recherche (BMBF) (1). Nous sommes impliqués et nous sommes membres du jury d'une des initiatives du BMBF, « GO BIO », où les technologies les plus prometteuses des universités et des instituts de recherche allemands reçoivent des financements pour les amener au stade commercial.

Les partenariats public-privé, à l'image de l'Initiative Médicaments Innovants qui rassemble groupes pharmaceutiques, PME biotech, hôpitaux, laboratoires académiques et autorités publiques pour un développement plus efficace de nouveaux médicaments, constitueront une autre source de financements importante. Son modèle de consortium permet aussi à de petites sociétés de biotech de joindre leurs forces à celles de plus grands acteurs du monde industriel et du monde académique et d'accéder à ce type de financement. Quelques sociétés de notre portefeuille en bénéficient.

Financements et subventions des partenariats public-privé peuvent aussi jouer un rôle clé à la fois pour les compagnies en phase précoce qui cherchent à réaliser leur preuve concept et pour des sociétés à un stade plus avancé qui cherchent à amener leurs candidats médicaments jusqu'au marché. Ces sources augmentent le financement traditionnel par le capital risque.

BioPharmaceutiques : Prévoyez-vous d'investir dans des sociétés de biotechnologie européennes en 2010 ? Si oui, pourquoi ? Si non, pourquoi ?

Anne Friedrich : L'environnement économique commençant à se stabiliser, nous sommes raisonnablement optimistes pour le financement de la biotech en 2010. Néanmoins, les investisseurs vont rester sélectifs et vont se concentrer sur des opportunités dont la valeur sera soutenue par un news flow et des données positives et dont les équipes dirigeants ont démontré leur capacité à exécuter les objectifs stratégiques et opérationnels. Nous allons rechercher de telles opportunités et nous les évaluerons en fonction de nos centres d'intérêt, puisque nous disposons de montants significatifs pour réaliser de nouveaux investissements.

A notre avis, les sociétés biotech avec des plates-formes technologiques ont et continueront à avoir du succès dans leurs levées de fonds. Cependant les stratégies peuvent évoluer en fonction de l'accent placé sur l'atteinte de la preuve du concept au travers de collaborations avec des acteurs industriels plus importants plutôt qu'au travers de programmes exclusivement développés en interne, minimisant ainsi les besoins de financement et les risques.

(1) Une étude divulguée par la Commission européenne sur le financement du développement des produits en Europe a émis une série de mesures parmi lesquelles figurent la création d'un fonds européen pour l'innovation biopharmaceutique et le prolongement à 15 ans du statut de la jeune entreprise innovante (JEI). Cette étude est intitulée : The financing of biopharmaceutical product development in Europe. The framework contract of sectoral competitiveness studies- ENTR/06/054. Commission européenne. DG Entreprise et Industrie, 2009