Loïc Thomas, président du CIFL : « Un écosystème stratégique sous pression règlementaire et économique »
La filière des fournisseurs de laboratoires reste largement invisible dans le débat public. Entre pression règlementaire, exigence de durabilité et pénurie de compétences, ces acteurs clés de la souveraineté sanitaire demandent que leur rôle stratégique soit pleinement reconnu.
La filière des fournisseurs de laboratoires est globalement méconnue et peu visible. En quoi est-elle stratégique pour le système de santé ?
La filière des fournisseurs de laboratoires est un pilier discret mais essentiel du système de santé. Sans instruments, sans réactifs, sans consommables, il n’y a ni diagnostic fiable, ni suivi thérapeutique rigoureux, ni innovation médicale. Nous fournissons l’ensemble des outils indispensables aux laboratoires de recherche, aux industriels pharmaceutiques et aux biologistes médicaux pour identifier les pathologies, suivre l’évolution des maladies et évaluer l’efficacité des traitements. Cette contribution reste largement sous‑estimée, alors même que certains instruments sont explicitement mentionnés dans les autorisations de mise sur le marché. Ils garantissent que les analyses reposent sur la bonne méthode, la bonne molécule et le niveau de précision requis, au service direct de la sécurité des patients. La fiabilité et la reproductibilité des résultats sont devenues des exigences centrales du parcours de soins. Au‑delà de ces usages quotidiens, le secteur joue un rôle moteur dans l’innovation scientifique. Biologie moléculaire, thérapies ciblées, automatisation, intelligence artificielle, nanotechnologies : chacune de ces avancées repose sur des technologies de laboratoire de plus en plus sophistiquées.
Quels sont les grands enseignements du dernier Forum LABO, qui se tenait hier et avant-hier au Centre de Congrès de Lyon ?
Le Forum LABO offre une photographie très représentative des transformations en cours dans la filière. Il met en évidence une mutation technologique profonde, marquée par l’automatisation des processus, la miniaturisation des instruments et l’intégration croissante de l’intelligence artificielle. Ces avancées répondent à des besoins très concrets : améliorer la fiabilité des résultats, optimiser les flux de travail et renforcer la traçabilité des données. L’événement révèle également une évolution nette des attentes des utilisateurs. La performance scientifique ne suffit plus. Les équipements doivent désormais être plus sobres sur le plan énergétique, moins encombrants et conçus dans une logique de durabilité. La réduction des plastiques à usage unique, l’éco‑conception et l’efficacité énergétique sont devenues des critères structurants, notamment dans les appels d’offres. Le Forum LABO permet de rendre visible la solidité de l’écosystème européen de l’instrumentation scientifique, avec une forte présence d’acteurs français et allemands. Souvent portée par des PME très spécialisées, cette filière est innovante, compétitive et stratégique. Elle mérite d’être davantage valorisée.
Quels sont les défis les plus critiques pour le secteur : économiques, règlementaires ou technologiques ?
Les exigences règlementaires sont légitimes, mais la complexité et la lente progression des normes pèsent sur la dynamique d’innovation. L’empilement des règlementations nationales, européennes et internationales complique l’introduction de nouvelles technologies, parfois plus performantes que celles déjà référencées. Cette situation affecte particulièrement les PME, confrontées à une charge administrative et financière souvent disproportionnée. Le risque est double : ralentir l’émergence des innovations et fragiliser le marché face à des concurrents extra‑européens, dont les contraintes sont plus souples. A cela s’ajoutent des tensions économiques croissantes, qui pèsent sur les investissements industriels et les activités de recherche et développement. Les autorités privilégient encore l’adaptation de solutions existantes au détriment du soutien aux technologies de rupture. Le défi consiste à intégrer rapidement des innovations majeures, comme l’intelligence artificielle ou l’automatisation, tout en respectant des cadres règlementaires stricts. L’équilibre est délicat : maintenir un haut niveau de sécurité sans compromettre la compétitivité des acteurs européens.
La filière pourrait bientôt manquer de compétences. Comment attirer et former les talents dont les laboratoires auront besoin ?
La problématique des compétences est centrale pour l’avenir de la filière. Comme de nombreux secteurs scientifiques et industriels, nous faisons face à des tensions croissantes sur les profils, du technicien au doctorant. Le CIFL est fortement mobilisé sur ces enjeux, en lien étroit avec les universités, les écoles d’ingénieurs et les formations en alternance. Nos adhérents s’investissent directement dans la formation : fourniture de matériel récent, interventions pédagogiques, accueil d’étudiants en laboratoire, participation à l’élaboration des programmes. L’objectif est de rapprocher les enseignements des réalités industrielles et de présenter concrètement les métiers, les technologies et les débouchés. Cet engagement repose largement sur une démarche volontaire et désintéressée. Le Forum LABO constitue, à cet égard, un point de rencontre stratégique entre enseignement et industrie, en plaçant l’éducation et la formation au cœur des échanges. Nous intervenons également en amont, dès le lycée, pour susciter des vocations. Au‑delà des conditions salariales ou des perspectives de carrière, il s’agit surtout de redonner du sens : travailler dans la filière laboratoire, c’est servir la santé publique, l’innovation scientifique et la souveraineté technologique.
Régulation, financement, simplification… Qu’attendez‑vous concrètement de l’Etat pour améliorer la compétitivité de la filière ?
Nos attentes sont pragmatiques et opérationnelles. En matière de régulation, nous demandons une meilleure articulation entre les cadres nationaux et internationaux, et une simplification des procédures d’évaluation et d’accès au marché. L’accompagnement des entreprises dans la mise en conformité demeure insuffisant, en particulier pour les PME, qui supportent une charge administrative lourde. Le financement constitue un autre levier majeur, notamment pour la formation et la recherche. Le soutien aux universités et aux écoles doit s’inscrire dans la durée : il ne s’agit pas d’efforts ponctuels, mais d’investissements pérennes garantissant des équipements modernes et des enseignements de qualité. Les dispositifs incitatifs, comme le crédit d’impôt recherche, gagneraient à être davantage fléchés vers les acteurs les plus innovants et les plus fragiles. Enfin, la question de la souveraineté ne peut plus être éludée. Dans un contexte géopolitique tendu, il est indispensable de passer des discours aux actes. Trois leviers pourraient être facilement actionnés : cartographier les dépendances stratégiques, soutenir des politiques de relocalisation ciblées et intégrer pleinement la notion de résilience dans les achats publics. Santé, écologie et souveraineté doivent désormais être pensées conjointement.
Propos recueillis par Jonathan Icart
Le CIFL en bref
Le Comité interprofessionnel des fournisseurs du laboratoire est une association professionnelle créée en 1960. Il fédère près de 200 entreprises spécialisées dans les équipements, consommables et services aux laboratoires de recherche, d’analyse et de contrôle (pharma‑biotechnologie, chimie, environnement, agroalimentaire, cosmétique, académique, énergie…). Il représente plus de 10 000 salariés et un secteur pesant plus de 3 milliards d’euros. Le CIFL défend les intérêts de la filière, informe sur les normes, réalise des études de marché et promeut les métiers scientifiques. Acteur central du secteur, il est à l’origine du salon Forum LABO, grand rendez‑vous européen réunissant industriels, chercheurs et fournisseurs autour de l’innovation, des technologies et des enjeux économiques des laboratoires.




