Oncopédiatrie : « Les chercheurs académiques doivent prioriser les projets »
Lors de la 13e édition du colloque FAST le 7 février dernier, plusieurs chercheurs ont alerté sur la difficulté croissante à conduire des essais cliniques sur les cancers pédiatriques, faute d’accès aux médicaments. Le Pr Xavier Paoletti, directeur de la recherche clinique de l’Institut Curie, et Patricia Blanc, présidente de l’association Imagine for Margo, plaident pour un engagement renouvelé des industriels mais aussi pour un effort drastique de structuration et de priorisation de la recherche académique, au niveau français et européen.
Quelles sont concrètement les difficultés rencontrées aujourd’hui par les équipes académiques qui souhaitent lancer un essai clinique dans les cancers pédiatriques ?
Pr Xavier Paoletti, directeur de la recherche clinique de l’Institut Curie : Auparavant, quand des cliniciens hospitaliers souhaitaient développer un médicament existant – par exemple dans des populations pédiatriques dans lesquelles il n’avait pas encore été testé – leur établissement pouvait prendre en charge le coût de la molécule. Une chimiothérapie n’était pas très onéreuse ! Mais aujourd’hui le coût des nouvelles générations de médicaments est tel que si le laboratoire pharmaceutique ne donne pas un accès à la molécule, il n’est plus possible aux structures académiques de la payer.
Ainsi aujourd’hui toute recherche passe par un accord préalable avec un industriel pour qu’il mette gratuitement son produit à disposition. Certains continuent à jouer le jeu, mais moins qu’avant. Récemment, on a eu plusieurs exemples de dossiers d’essais cliniques dans le cadre du PHRC (Programme hospitalier de recherche clinique), dont les protocoles ont été scientifiquement validés, mais pour lesquels le laboratoire pharmaceutique n’a pas voulu s’engager à fournir la molécule gratuitement.
Une rallonge budgétaire a été votée portant à 20 millions d’euros le financement public fléché sur la recherche et le développement clinique dans les cancers pédiatriques : c’est très bien dans l’absolu… mais c’est absolument dérisoire par rapport au coût d’un médicament. On a par exemple le cas d’un anticorps monoclonal développé par un laboratoire américain, dans une certaine forme de leucémie, dont le coût atteint 100 000 euros par an et par patient. Une inclusion de 100 patients représenterait un coût de 10 millions d’euros !
Patricia Blanc, présidente de l’association Imagine for Margo : Les associations comme Imagine for Margo peuvent aider à démarrer les programmes, mais la générosité publique a ses limites, et on a vraiment besoin que les industriels fournissent le produit. Il n’est pas acceptable de savoir qu’un médicament existant pourrait augmenter la survie ou réduire de terribles séquelles chez l’enfant et que l’on ne puisse pas y avoir accès. Le problème est que beaucoup de filiales françaises auraient envie de nous soutenir, mais n’ont pas la main.
Comment expliquer ce retournement ?
Xavier Paoletti : Une première difficulté, qui n’est pas nouvelle, est que les industriels ont très peur d’une toxicité qui pourrait être découverte chez l’enfant alors qu’elle n’aurait pas encore émergé chez l’adulte. Actuellement les régulateurs sont assez frileux : si un « signal délétère » est observé, par principe de précaution on impose une vigilance aussi sur les patients adultes pour lesquels le médicament est déjà autorisé, avec des conséquences importantes sur son utilisation. Il y aussi un travail à effectuer, de la part du régulateur comme des chercheurs, pour être capable de savoir si une toxicité identifiée chez l’enfant est extrapolable à l’ensemble des populations traitées parce que le mécanisme biologique est commun, ou si c’est spécifique d’une classe d’âge, comme par exemple les effets sur la croissance.
Mais il y a aussi, au niveau des laboratoires, un sujet de positionnement et d’influence. Les filiales françaises avaient une part d’autonomie dans les décisions relatives aux essais cliniques menés sur le territoire national, mais depuis cinq-dix ans ce n’est plus le cas : tout passe par le siège, où l’intérêt est moindre. Et ce problème n’est pas que français, les équipes d’autres pays européens rencontrent les mêmes difficultés.
Comment dans ces conditions continuer à conduire des essais académiques en oncologie pédiatrique en France ?
Patricia Blanc : Il faut une discussion plus globale pour définir, entre scientifiques, industriels et associations de patients, où on met les priorités de développement. Puis collaborer ensemble sur un même projet d’essai clinique pour lequel l’accès à la molécule a été négocié avec l’industriel. C’est un changement de perspective et de façon de s’organiser pour aller mieux cibler ce qu’on demande aux laboratoires. Si un médicament est déjà autorisé chez l’adulte, il faut convaincre la pharma qu’elle a tout intérêt à obtenir une extension d’indication pédiatrique et que les académiques peuvent l’y aider, en fournissant des données robustes.
Xavier Paoletti : L’industriel doit se dire que les molécules qu’on lui demande sont pour les projets les plus intéressants et les plus prometteurs, sélectionnés sur des bases scientifiques et médicales. L’Institut national du cancer (INCa) a un rôle à jouer sur l’identification de ces projets et sur l’action auprès des fabricants des traitements pour les obtenir.
Patricia Blanc : A l’échelle internationale, ce travail a déjà démarré. Dans le cadre de la plateforme Accelerate, depuis quelques années, ont lieu deux fois par an des Paediatric Strategy Forums (un aux Etats-Unis, un en Europe) réunissant les industriels, les académiques, les familles de patients et les autorités, avec le soutien de l’EMA et de la FDA. L’idée est de faire le point sur les avancées sur un sujet précis (une pathologie, une cible moléculaire), et de donner des orientations sur la molécule ou les développements cliniques à prioriser (1). On espère que les régulateurs vont de plus en plus en tenir compte.
Et si malgré ces priorisations le laboratoire refuse toujours l’accès à ses molécules ?
Patricia Blanc : Il faut dans ce cas que le régulateur l’impose… et prévoie des sanctions le cas échéant. Ou alors qu’il mette en place des incitations. Il manque encore un maillon dans la chaîne. Mais de toute façon, la première étape est toujours de discuter avec l’industriel bien en amont du lancement des essais, pour les convaincre qu’ils ont un intérêt à contribuer. L’environnement législatif est en train d’évoluer, avec en Europe le nouveau règlement pharmaceutique récemment adopté, le Biotech Act qui commence à être discuté, et aux Etats-Unis l’adoption début février du Give Kids a chance Act, qui rétablit certaines obligations et incitations et en instaure de nouvelles en faveur des développements dans le champ des cancers pédiatriques.
Xavier Paoletti : Cela traduit une tendance mondiale. Le jour où les industriels auront l’impression que les mêmes règles s’appliquent partout, ils seront peut-être moins enclins à faire jouer la concurrence entre pays comme ils ont l’habitude de le faire.
Propos recueillis par Julie Wierzbicki
(1) Les orientations issues des Paediatric Strategy Forums sont publiées dans le European Journal of Cancer.




