OSE 2050 : imaginer des futurs désirables pour la santé numérique
Dans une démarche inédite, la Direction générale de l’offre de soins du ministère de la Santé, l’Agence de l’innovation en santé et les Hospices civils de Lyon ont lancé le 23 mars le programme « ose 2050 » pour anticiper l’impact du numérique sur le futur du système de santé. Citoyens, experts et auteurs de science-fiction seront mobilisés afin d’imaginer un « futur désirable » et proposer des mesures clés pour y parvenir. Judicaël Thévenard, adjoint au chef du département de santé et de transformation numérique à la DGOS et Camille Oms, chargée de mission au sein de ce département, détaillent pour Pharmaceutiques la démarche et ses enjeux.
Comment est née l’idée de ce programme ?
Camille Oms : « ose 2050 » est un programme d’anticipation stratégique et participatif. L’objectif est de pouvoir apporter un éclairage sur les évolutions possibles de l’offre de santé d’ici 2050 et d’esquisser les pistes possibles pour les accompagner : c’est inédit dans le domaine de la santé.
Judicaël Thevenard : Nous avons eu la chance de pouvoir participer à l’une des restitutions du programme RADAR du ministère des Armées (1). Assez naturellement, avec l’Agence de l’innovation en santé (AIS), nous avons souhaité décliner ce type de programme pour la santé. L’AIS est assez familière de cette démarche de prospection, alors que pour la DGOS c’est une première !
Camille Oms : Pour porter le programme, nous nous sommes tournés vers les Hospices civils de Lyon (HCL), qui avaient déjà réalisé en interne ce genre d’exercice pour établir leur feuille de route pour 2035. Ils comptent de très nombreux professionnels de terrain, disposent d’un vivier d’experts pluridisciplinaires sur les chantiers du numérique en santé, et ont aussi un fort ancrage territorial : trois qualités essentielles pour garantir que notre projet soit en prise réelle avec le terrain.
Pourquoi avoir choisi d’abord le thème du numérique en santé ?
Camille Oms : C’est un domaine qui connaît des mutations extrêmement rapides. L’IA impacte déjà les pratiques de soins côté professionnels, et change aussi pour les citoyens la manière de s’informer, par exemple. Notre démarche vise à pouvoir tester des trajectoires d’évolution avant qu’on ne les subisse et qu’elles s’imposent. Il ne s’agit pas de prédiction mais d’anticipation des impacts du numérique sur l’offre de santé, en testant des hypothèses de transformation. Ces hypothèses seront débattues avec des experts et des citoyens pour pouvoir identifier les opportunités, les risques et les points de vigilance. Et enfin, nous transformerons ces enseignements en plan d’action pour pouvoir orienter les politiques publiques. Nous ne sommes là ni pour apporter une solution technologique ni pour tenir un discours alarmiste. Nous démarrons sur le sujet du numérique, mais l’ambition avec ose 2050 est d’établir un programme pluriannuel : les futures thématiques qui seront abordées en 2027 et au-delà sont encore en discussion.
Comment les citoyens pourront-ils y participer ?
Camille Oms : Nous leur donnons la parole, lors de deux phases de consultation, sur un thème précis choisi à partir des tendances, ruptures et incertitudes que des travaux préparatoires ont identifiées et documentées. Nous avons retenu le sujet de l’hyperpersonnalisation en santé. Aujourd’hui, chaque citoyen devient acteur de sa propre santé, de la prévention à la décision thérapeutique : une tendance qui se renforce avec la multiplication des objets connectés et la montée en puissance de l’IA. Le numérique transforme la relation soignant-patient, et cela soulève de nombreux enjeux éthiques, sociaux et organisationnels pour le système de santé. La 1re phase de consultation en ligne, ouverte du 23 mars au 5 avril, vise à capter les perceptions et les ressentis des citoyens, pour imaginer les futurs possibles. En se fondant sur ces premiers résultats, un auteur élaborera une ébauche de scénario avec des experts, qui sera affinée et enrichie grâce à une deuxième phase de consultation, du 27 avril au 13 mai. En parallèle de cette deuxième phase de consultation en ligne, nous irons les 6 et 7 mai à la rencontre du public en région lyonnaise, en zone rurale ou urbaine, pour toucher le plus grand nombre de personnes et avoir le plus de représentativité possible parmi les participants. Parallèlement, d’autres thématiques majeures que nous avons identifiées en amont, comme la géopolitique ou les enjeux de gestion des ressources énergétiques, feront aussi l’objet de réflexions au sein de groupes d’experts.
Comment ces groupes d’experts seront-ils constitués ?
Judicaël Thévenard : Chacun des groupes sera composé de dix à quinze experts. Outre les parties prenantes habituelles (professionnels de santé, patients, industriels, institutionnels…), nous souhaitons introduire des profils avec lesquels nous avons moins l’habitude de travailler, comme des économistes ou des spécialistes des sciences humaines et sociales. L’objectif est vraiment de créer du débat ! Une grande originalité de notre approche est que nous collaborons avec quatre auteurs qui tous ont déjà œuvré dans le domaine de la science-fiction : ils ont donc l’habitude de se projeter dans le futur. Chacun d’eux sera associé à une thématique – trois explorées par les groupes d’experts et un par le grand public. Et nous les laisserons assez libres sur le type de support (bande dessinée, vidéo interactive…) qui sera produit.
Sur les sujets de santé, l’avis du citoyen est très sollicité en ce moment… mais s’il a l’impression de ne pas être entendu, cela peut renforcer le sentiment de défiance envers les institutions. Comment l’appréhendez-vous ?
Judicaël Thévenard : Tous les participants qui en font la demande seront tenues informés de la suite du programme. Le but est bien de rendre tangible ce qui ressortira de ces réflexions : on ira au bout de la démarche !
Camille Oms : Tous les citoyens pourront voir les résultats des consultations, qui seront restitués. L’objectif est que ce matériel aboutisse à des recommandations stratégiques pour les pouvoirs publics, les établissements et professionnels de santé. Et même si l’ambition première est d’avoir des recommandations nationales, il me paraît difficile, dans le contexte actuel, de rester dans une dimension strictement franco-française : en fonction de leur teneur, certains scénarios pourraient être partagés au niveau européen ou avec l’OMS.
Propos recueillis par Julie Wierzbicki
(1) RADAR, programme de prospective et d’anticipation stratégique de Défense s’appuyant sur un collectif d’expertises pour élaborer des scénarios et proposer des solutions concrètes




