Cancers ORL rares : l’innovation face au terrain
Mal connus, les cancers rares de la sphère ORL bénéficient pourtant en France d’une organisation de prise en charge remarquable grâce à la coordination d’expertises pluridisciplinaires. La recherche clinique académique n’est pas en reste avec la structuration d’un réseau multinational européen. Mais l’accès à l’innovation demeure complexe et l’attractivité de la France pour la recherche clinique industrielle s’érode. Les experts réunis par Pharmaceutiques lors de sa web-conférence dédiée à ces cancers ont mis en évidence les forces et les faiblesses de notre territoire.
Les cancers de la sphère ORL (dits « de la tête et du cou ») représentent le 6e type de cancers le plus fréquent au monde. Mais certains d’entre eux, touchant certaines structures comme les sinus, les glandes salivaires et les oreilles, ou de types histologiques particuliers, ne concernent qu’un petit nombre de patients. La web-conférence organisée par Pharmaceutiques le 24 mars dernier, avec le soutien institutionnel de LEO Pharma, a mis en lumière ces cancers rares. « En France, on recense environ 2 000 nouveaux cas chaque année », indique le Pr Bertrand Baujat, chirurgien ORL à l’Hôpital Tenon (AP-HP) et secrétaire du REFCOR (Réseau d’Expertise Français des Cancers ORL rares). Créé en 2008, ce réseau s’appuie sur des centres experts régionaux, et propose aussi une réunion de concertation pluridisciplinaire (RCP) nationale pour les cas les plus complexes. Une branche spécifique, le REFCORpath (réseau d’experts anatomopathologistes) a également été mise en place « pour confirmer ou réviser le diagnostic fait par le pathologiste initial », précise le Dr Héloïse de Kermadec, spécialiste ORL et chirurgien cervico-facial à Gustave Roussy (Villejuif). « Il est essentiel que tous les cas de tumeurs rares puissent être discutés dans le cadre du réseau », salue le Dr Caroline Even, oncologue médical à Gustave Roussy. « L’essentiel est que les patients atteints de ces cancers soient pris en charge par un écosystème, et non pas par un praticien isolé », renchérit le Pr Baujat.
Des disparités d’accès aux technologies de pointe
La création du REFCOR a permis un adressage plus précoce des patients « mais on peut encore s’améliorer », estime le Dr Even. « Ces cancers rares peuvent toucher des personnes n’ayant pas un profil de risque « classique » tabac-alcool-vieillissement », insiste Stéphanie Le Bars, co-fondatrice et présidente de l’association CORasso, elle-même diagnostiquée il y a 16 ans. Selon elle, trop de patients subissent encore une errance diagnostique. La campagne Rouge-Gorge, mise en place à l’initiative des soignants et soutenue par CORasso, vise à alerter le grand public et les professionnels de santé sur l’alerte que constituent des symptômes peu évocateurs qui persistent plus de trois semaines. La campagne 2026 s’ouvrira le 30 mars prochain.
S’il existe « d’excellents centres experts régionaux », sur certaines pratiques chirurgicales, notamment reconstructrices, « il peut exister des disparités qualitatives suivant les territoires », reconnaît le Pr Baujat. « La RCP nationale permet aussi d’avoir accès à des experts chirurgicaux : si un site ne dispose pas d’un plateau technique adapté, le patient peut être adressé ailleurs pour améliorer sa prise en charge », observe Héloïse de Kermadec. Dans ce domaine, des technologies très innovantes « permettent de repousser les limites de la reconstruction, avec des actes moins invasifs », témoigne Bertrand Baujat. Il cite par exemple l’aide robotique à la micro-anastomose, qui favorise la revascularisation des tissus. Stéphanie Le Bars évoque également « des biomatériaux très prometteurs, pour améliorer le geste de reconstruction ». Malgré ces avancées, les séquelles post-chirurgie restent importantes. Aussi « il est nécessaire que les centres puissent proposer une expertise en orthophonie, nutrition, et plus largement en soins de support », note le Dr Even.
Une recherche clinique structurée mais peu attractive
Au niveau du traitement de la tumeur en elle-même, les innovations technologiques peinent à se déployer en France. Peu de centres pratiquent la protonthérapie, et l’hadronthérapie « n’est accessible que dans deux sites européens, mais pas en France », pointe Caroline Even. Point de révolution non plus côté pharmaceutique. « Cela fait très longtemps que l’on n’a pas vu d’essai industriel à Gustave Roussy dans ces cancers rares ! », déplore la praticienne.

Créé en 1999 à partir de cinq centres français et impliquant aujourd’hui plus de cent structures dans sept pays européens, le groupe coopérateur GORTEC (Groupe d’Oncologie Radiothérapie Tête Et Cou) soutient la mise en place d’études cliniques multicentriques. « Nous poussons les essais pour les cancers ORL les plus fréquents mais aussi les cancers rares », assure le Dr Yungan Tao, onco-radiothérapeute à Gustave Roussy et président-élu du GORTEC. « Son expertise est aujourd’hui largement reconnue au niveau international », se réjouit le Dr Jérôme Fayette, oncologue médical au Centre Léon Bérard (Lyon). Une étude co-financée par le réseau, évaluant l’addition d’une immunothérapie à la chimio-radiothérapie en situation adjuvante, a d’ailleurs eu les honneurs de la session plénière du congrès annuel de l’ASCO en juin dernier. « Mais les financements académiques sont compliqués à obtenir, et il est très difficile d’attirer les industriels sur ces pathologies rares quand il n’y a pas de marché », déplore-t-il. « Les industriels anglo-saxons privilégient les Etats-Unis, où les files actives de patients sont plus importantes, et où les médicaments seront mis sur le marché plus facilement », ajoute le Dr Tao.
Des exigences réglementaires mal comprises
Si la structuration du réseau français permet un recrutement des patients « extrêmement rapide » une fois que l’essai est ouvert, selon les praticiens, les lourdeurs administratives nationales et même européennes constituent un frein majeur à l’attractivité. « Alors que le coût de la recherche a fortement augmenté en Europe, il faut pour les cancers rares réfléchir à des modèles d’étude moins coûteux », plaide le Dr Fayette. « Les malades s’impatientent de voir arriver en France les innovations qui se développent aux Etats-Unis », témoigne Stéphanie Le Bars, qui déplore les délais d’accès à l’innovation trop long dans notre pays. « Certains patients ne survivent pas à l’attente. Il y a une vraie incompréhension vis-à-vis des exigences administratives », alerte-t-elle. Elle plaide ainsi pour une reconsidération de la balance bénéfice-risque, avec le consentement du patient, pour les cas les plus graves : « Ce travail doit absolument être mené avec les autorités ».
Julie Wierzbicki




