Jean‑Carles Grelier, député de la Sarthe : « Dire la vérité sur la Sécurité sociale est devenu un acte politique »
En mobilisant la fiction comme un outil de mise en débat, Jean-Carles Grelier interroge les impensés de la gouvernance sociale contemporaine. Normalisation du déficit, court‑termisme décisionnel, érosion de la solidarité : le député de la Sarthe analyse les mécanismes qui conduisent la Sécurité sociale au bord de la cessation de paiement et esquisse les conditions politiques de son redressement.
Vous situez le scénario de votre dernier livre au 6 octobre 2027, date symbolique de la présentation du budget de la Sécurité sociale. Pourquoi avoir choisi la fiction et l’anticipation pour porter ce message politique ? Alerte sérieuse ou électrochoc médiatique ?
Ce procédé est tout sauf un artifice rhétorique ou un effet de communication. Des institutions parfaitement légitimes – Cour des comptes, Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance maladie, Haut Conseil du financement de la protection sociale – ont lancé des alertes très claires : la Sécurité sociale pourrait se retrouver en cessation de paiement dans un horizon proche, peut-être même avant la prochaine élection présidentielle. Fondées sur des calculs incontestables, ces alertes demeurent trop souvent perçues comme techniques, voire alarmistes. Il me paraissait donc essentiel de leur donner un écho politique et démocratique, en rendant le sujet lisible et accessible. La fiction transforme un risque abstrait en scénario concret. Elle plonge le lecteur dans une situation tangible : la présentation du prochain PLFSS. Elle montre ainsi que cette hypothèse est crédible. Mon objectif ne souffre aucune ambiguïté : alerter l’opinion et relancer le débat public. Les Français sont profondément attachés à leur système de protection sociale et, dans le même temps, très inquiets de le voir fragilisé. Ce bien commun supérieur est menacé de disparition. Nous ne pouvons plus détourner le regard ni différer les décisions nécessaires. Il faut agir rapidement, sans dramatiser, mais sans minimiser la gravité de la situation.
La Sécurité sociale est-elle victime du court-termisme politique ou de son modèle devenu obsolète ?
La réalité est plus complexe : elle résulte de faiblesses structurelles combinées et de défaillances politiques répétées. Le modèle originel n’a pas été conçu pour une population vieillissante, vivant plus longtemps mais parfois en moins bonne santé, avec une demande de soins en hausse continue. En 1945, l’âge de la retraite à taux plein était de soixante-cinq ans, quand l’espérance de vie masculine atteignait soixante-deux ans. L’équation était alors mathématiquement simple. Elle ne l’est plus. Cette évolution était pourtant largement prévisible. Il a manqué une vraie vision stratégique : anticiper, se projeter dans le temps et rompre avec l’annualité budgétaire. Depuis le premier déficit de 1975, les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, ont appliqué les mêmes recettes : débasage des tarifs, restrictions sur les effectifs, ponctions sur le médicament, sans jamais traiter le fond du problème. Dire aux Français que vivre plus longtemps implique, collectivement, de travailler plus longtemps est devenu un tabou. On leur a trop longtemps laissé croire que la réduction des efforts pourrait être indolore. Consciemment ou inconsciemment, nous avons banalisé le « trou de la Sécu », comme si le déficit public n’avait ni limites ni conséquences.
Pourquoi une loi d’orientation en santé plutôt qu’une loi de programmation classique ?
Une loi de programmation suppose de prévoir des montants, des échéanciers et des trajectoires financières avec précision. Cela fonctionne pour certaines politiques publiques, comme la défense. La Sécurité sociale, en revanche, est un système vivant, complexe et interdépendant. Le but n’est pas de figer des chiffres, mais de fixer un cap politique clair, partagé et pluriannuel. Il existe un consensus sur la nécessité d’une loi d’orientation en santé. Pourquoi est-elle restée lettre morte ? Car elle impose de penser au-delà de l’année budgétaire, de mieux anticiper la dynamique des dépenses et de rompre avec une gestion purement administrative du système. Depuis trop longtemps, la santé n’est pas gouvernée, elle est administrée. Les ministres manquent de poids politique et notre administration reconduit inlassablement les mêmes logiques. Une loi d’orientation permettrait de reconstruire la confiance entre l’Etat et les acteurs de terrain : repartir des territoires, donner une véritable autonomie aux établissements, responsabiliser les acteurs, avec un contrôle a posteriori. Les hôpitaux ont parfaitement su le faire pendant la crise sanitaire. Ils se sont organisés sans attendre des décisions verticales. Ce travail doit être engagé dès maintenant pour être remis au futur exécutif. C’est au cœur des crises que se préparent les sorties de crise.
Quelles décisions impopulaires, mais incontournables, faudra-t-il prendre dès le prochain quinquennat ?
Nous sommes dans une situation d’urgence. Plus on attend, plus les mesures nécessaires seront brutales. La première décision indispensable est la prorogation de la durée d’amortissement de la CADES*, qui ne peut plus absorber de dette supplémentaire. Une loi organique permettrait de desserrer immédiatement l’étau, sans surcoût significatif pour les assurés. Deuxième priorité : la création d’un fonds de défaisance de la dette hospitalière. Les hôpitaux publics portent près de 30 milliards d’euros de dette. En les sortant de leurs comptes, on leur redonnerait une capacité d’investissement immédiate. Troisième levier : structurer le système autour de véritables parcours de soins, réduire les actes redondants grâce au numérique et rendre obligatoire l’usage de Mon espace santé. Les actes inutiles peuvent, selon les estimations, atteindre 30 % de la dépense. Il faudra aussi envisager, transitoirement, un gel de certaines prestations et assumer une réforme du reste à charge proportionnelle aux revenus, afin de corriger une injustice sociale profonde. Et enfin, oui, il faudra remettre le dossier des retraites sur la table. Travailler plus longtemps n’est pas un tabou idéologique : c’est une condition de survie pour l’ensemble de la protection sociale.
Comment concilier innovation thérapeutique, souveraineté industrielle et soutenabilité financière ?
Cessons cette hypocrisie devenue une marque de fabrique. Le secteur du médicament est celui que nous avons le plus pressuré depuis des années, sans jamais en mesurer les conséquences. Le résultat est là : difficultés d’accès aux innovations, ruptures d’approvisionnement, perte de souveraineté industrielle, délocalisations, et parfois des choix de traitement rendus impossibles. Des chercheurs de renommée mondiale expliquent que certaines solutions thérapeutiques ne sont plus – ou pas – accessibles en France. Concrètement, cela signifie que des patients, y compris des enfants, ne peuvent pas en bénéficier, faute d’un modèle cohérent du médicament. Pour un pays comme le nôtre, c’est inacceptable. Il faut changer de logique : sortir d’une gestion punitive annuelle et entrer dans une relation contractuelle pluriannuelle, fondée sur la confiance et la responsabilité. L’Etat doit tenir ses engagements, mais exiger en retour des contreparties industrielles claires. Le médicament n’est pas un coût : c’est un investissement sanitaire, économique et stratégique. La souveraineté commence avec le paracétamol et se termine avec l’oncologie de pointe. Si nous continuons dans cette voie, nous affaiblirons notre système de santé, notre industrie et notre cohésion nationale. La réforme du médicament est donc un pilier central d’un projet politique crédible en matière de santé.
Propos recueillis par Jonathan Icart
(*) Caisse d’amortissement de la dette sociale – CADES.




