Contre les cancers cutanés, une révolution thérapeutique en marche
Depuis une décennie, le traitement du mélanome métastasé fait face à des avancées majeures, changeant pour la première fois le pronostic des malades. Quels sont les impacts cliniques, organisationnels et sociétaux de ces innovations ? Que proposer aux non répondeurs ? Et comment optimiser les stratégies de prévention ?
« Les cancers cutanés représentent le quart des cancers diagnostiqués chaque année, énonce Nicolas Scotté, directeur général de l’Institut national du cancer (INCa). Ces pathologies réunissent tous les enjeux : augmentation de l’incidence et de l’exposition aux facteurs de risque, et nécessité d’une stratégie pluriprofessionnelle et de prise en compte globale des enjeux de prévention, de recherche et d’innovation ». La 2e table ronde de la web émission dédiée aux cancers cutanés organisée par Pharmaceutiques le 18 mai dernier (1), a mis en lumière l’impact formidable des avancées thérapeutiques de ces dernières années dans le traitement du mélanome. « Il y a 15 ans, un diagnostic de mélanome métastatique signifiait une espérance de vie moyenne de moins d’un an : le pronostic était vraiment terrible ! », se souvient le Pr Caroline Robert, onco-hématologue à Gustave Roussy. L’arrivée des immunothérapies de type inhibiteurs de point de contrôle immunitaire, ainsi que les thérapies ciblées, pour les mélanomes exprimant une certaine mutation, a complètement changé la donne, avec un taux de survie à dix ans atteignant 50 % ! « Et les thérapies dans le mélanome sont désormais utilisées dans de nombreux autres cancers », se réjouit-elle, tout en rappelant cependant la toxicité de ces traitements : « ce n’est pas de la médecine douce, il faut savoir les manipuler. »
« Avec le myélome, le mélanome est selon moi la tumeur qui a le plus bénéficié des innovations thérapeutiques au cours des dix dernières années », renchérit le Dr Jérôme Garnier, directeur de la division oncologie-hématologie de la filiale française de Bristol Myers Squibb, rappelant le rôle pionnier joué par le laboratoire américain avec les immunothérapies. Une action majeure saluée par Caroline Robert, applaudissant « l’intelligence de la lecture des essais cliniques » sur le tout premier inhibiteur de point de contrôle, ayant permis de déceler des signaux d’efficacité. « C’est un investissement de long terme, avec de nombreuses recherches menées en collaboration avec les partenaires académiques, toujours en concertation avec les associations de patients », souligne l’industriel.
La moitié des patients en attente d’une solution
Pour les autres 50 % de patients qui répondent insuffisamment aux traitements actuels, « il faut continuer à se battre », insiste Caroline Robert. Recherche de la meilleure combinaison de traitements, optimisation des séquences, utilisation plus tôt dans l’évolution de la maladie, en amont des récidives, sont autant d’axes de progrès développés aujourd’hui. La stratégie dépend aussi de la génétique. L’expression tumorale d’une mutation BRAF (environ 50 % des cas) autorise le recours à une thérapie ciblée. Une approche très personnalisée est aussi à l’étude : des vaccins conçus sur mesure en fonction du profil tumoral d’un patient donné. Selon Caroline Robert, un enjeu majeur est celui de la plasticité tumorale. « Nous raisonnons trop de façon statique : il faut intégrer l’évolution de la tumeur, nous ne sommes pas encore très forts dans ce domaine. » « Aujourd’hui on connaît un certain nombre de marqueurs, que l’on sait détecter et cibler : il faut en trouver d’autres, c’est un vrai enjeu de recherche fondamentale et translationnelle », pointe Muriel Dahan, directrice de la R&D d’Unicancer (fédération des centres de lutte contre le cancer). Elle met aussi en avant les progrès que représente la biopsie liquide, pour savoir comment évolue le cancer et réagir plus rapidement, sans attendre la manifestation clinique de la récidive.
« La compréhension des mécanismes de résistance fera le lit de la recherche d’aval, translationnelle, pour mettre au point de nouveaux candidats médicaments, complète Jérôme Garnier. Il y a un vrai continuum de la paillasse au lit du malade, et réciproquement. Et n’oublions pas que la recherche clinique est le meilleur moyen d’augmenter la qualité des soins. Les efforts que nous menons dans le cadre du mélanome doivent être poursuivis en utilisant toutes les plateformes technologiques à notre disposition ».
Accompagner l’intégration des innovations
Un autre défi réside dans l’organisation de l’écosystème pour accompagner l’intégration de ces innovations. « Ce défi quotidien commence par la recherche fondamentale », rappelle le Pr Muriel Dahan. Des inconnues demeurent après la mise sur le marché des nouvelles thérapies, d’où l’importance d’un suivi et d’un recueil de données en vie réelle, « pour comprendre dans quelles situations et pour quels profils de malades elles sont le plus utile, avec quelles autres thérapies elles peuvent être combinées… et pour poser de nouvelles questions à la recherche fondamentale ».
L’adressage rapide du patient est absolument crucial pour qu’il n’y ait pas de perte de chance. « La meilleure innovation n’est pertinente que si le diagnostic et l’accès à la thérapie sont assez précoces pour permettre un meilleur pronostic », souligne Pascale Benaksas, présidente de France Asso Cancer et Peau. Créée en 2009, l’association mène notamment des actions d’éducation, pour sensibiliser la population et favoriser cette prise en charge précoce. « Nous nous préoccupons aussi de la toxicité de certains traitements, ajoute Pascale Benaksas. Nous travaillons avec les équipes médicales pour qu’il y ait un meilleur accompagnement du patient. » « Tout le monde, y compris les malades et les personnels paramédicaux, doit être au même niveau d’information, plaide Caroline Robert. Le patient est la meilleure sentinelle ! »
Renforcer les stratégies de prévention

« Le cancer le plus facile à traiter est celui que l’on n’a pas », rappelle Jérôme Garnier, insistant sur l’importance des mesures de prévention face aux UV. « Le préalable, c’est la connaissance. Il faut des efforts d’éducation, notamment des jeunes. » Mais selon Pascale Benaksas, la population française n’a toujours pas encore assez conscience des risques. « En échangeant avec les acteurs européens, je me suis rendu compte que la France est extrêmement en retard sur la prévention, déplore-t-elle. La communication doit se focaliser sur les UV plutôt que sur le soleil. » Elle plaide pour un alignement avec les autres pays européens et pour une stratégie de communication par tranches d’âge. « Une approche populationnelle de la prévention est nécessaire, confirme Nicolas Scotté. Dans le cadre de la stratégie décennale, nous adoptons une action de long terme impliquant l’ensemble des acteurs, intégrant la prévention primaire, le dépistage et l’entrée dans les soins. » Dans la deuxième feuille de route (2026-2030), des actions ont été priorisées : « génération prévention », pour agir auprès du jeune public ; et mêler la prévention au continuum recherche-innovation. « Il faut investir d’autres terrains que celui des acteurs de la santé, comme les collectivités territoriales et le monde de l’entreprise. »
Julie Wierzbicki
(1) Web-émission organisée par Pharmaceutiques avec le soutien de Almirall, Bristol Myers Squibb et des laboratoires Pierre Fabre
Elections présidentielles : les acteurs de l’oncologie peaufinent leurs propositions
Au-delà des cancers cutanés, l’enjeu du recul de la France sur la scène mondiale de la recherche clinique s’est invité dans le débat. Le Pr Caroline Robert insiste sur la nécessité de simplifier les contraintes administratives qui pèsent sur la mise en place des essais cliniques et des projets de recherche translationnelle. « De nouveaux métiers ont été créés qui n’existaient pas il y a encore quelques années, pour gérer l’anonymisation, la contractualisation, les aspects juridiques, le lien entre les collaborateurs… Ce sont des métiers qu’il faut reconnaître et rémunérer. » « Simplifier et accélérer sont les maîtres-mots pour faire en sorte que les professionnels qui ont une idée de recherche puissent la mettre en œuvre le plus rapidement possible, confirme le Dr Jérôme Garnier. Sinon, ce sera autant de pertes de chances pour le patient. Cela nécessite des financements, et donc des choix politiques. » « Dans la recherche, on a quand-même quelques avancées qui ont pu être réalisées grâce à la mutualisation des idées et des propositions entre les acteurs, par exemple sur la levée des freins à l’exportation des échantillons biologiques ou encore la mise en œuvre de processus « fast-track » sur certains essais cliniques », rappelle toutefois le Pr Muriel Dahan. Unicancer a mis en place une plateforme de propositions dans le cadre des élections présidentielles de 2027 : celles-ci seront dévoilées le 9 juillet prochain. De son côté, Nicolas Scotté insiste sur la nécessité d’une « continuité d’engagement dans les prochaines années, par-delà les cycles budgétaires, sur la prévention, la recherche et l’innovation : face à des enjeux aussi importants, on ne peut plus faire du stop-and-go.




