France/Canada : la géopolitique remet la résilience industrielle au premier plan
La recomposition des chaînes d’approvisionnement pharmaceutiques, sous l’effet des tensions géopolitiques actuelles et des leçons tirées de la crise du Covid-19, pousse les écosystèmes à renforcer leurs capacités de bioproduction. À l’occasion d’un panel organisé par France Biolead, industriels et représentants institutionnels ont esquissé les contours d’un rapprochement entre les deux pays, autour d’enjeux de souveraineté, de compétitivité et de préparation aux crises sanitaires.
La bioproduction s’impose plus que jamais comme un sujet stratégique. Entre tensions commerciales, rivalités industrielles et fragilité persistante des chaînes d’approvisionnement, la sécurisation des capacités de production est redevenue une priorité pour les Etats comme pour les industriels. « Les tensions géopolitiques entre les Etats-Unis, la Chine et l’Europe nous obligent à revoir nos chaînes d’approvisionnement, renforcer leur résilience, et rééquilibrer les investissements industriels en fonction de nos marchés présents et futurs », constate Philippe Charreau, vice-président Manufacturing & Supply France de Sanofi, lors du panel de France Biolead qui s’est tenu vendredi 29 mai dans le cadre de la Journée nationale de bioproduction de biomédicaments (JNBB). Cette adaptation accompagne aussi une transformation profonde des portefeuilles de produits. Chez Sanofi, l’évolution vers les biotechnologies et les médicaments de spécialité a conduit à des investissements de plusieurs milliards d’euros dans les capacités industrielles. Philippe Charreau a ainsi mis en avant l’« usine du futur » Modulus à Neuville-sur-Saône (Rhône), capable de produire plusieurs biomédicaments en parallèle et d’être reconfigurée rapidement. « L’agilité devient un avantage compétitif », résume-t-il.
France–Canada : des complémentarités à concrétiser
Dans ce contexte, le Canada cherche à capitaliser sur ses atouts pour se positionner comme un partenaire fiable dans un environnement international plus instable. Ritu Banerjee, cheffe par intérim de l’agence canadienne de préparation aux crises sanitaires, rappelle que la structuration récente de la politique industrielle canadienne répond directement à l’expérience du Covid-19 : « la sécurité nationale est très importante pour notre gouvernement ». Le Canada veut consolider son secteur des sciences de la vie et mieux se préparer aux prochaines crises, et appelle en parallèle à construire des mesures concrètes avec la France. La dynamique canadienne s’appuie sur un tissu déjà conséquent. Biotech Canada fédère 230 membres au sein d’un écosystème national qui compte plus de 1 100 sociétés, de la start-up aux groupes internationaux. « Un secteur très dynamique et en croissance », selon Wendy Zatylny, sa présidente, avec des pôles particulièrement structurés à Toronto, Vancouver, Edmonton/Calgary (Alberta) et Montréal, notamment autour des vaccins et de l’ARNm. Si les contextes français et canadien diffèrent, les préoccupations se rejoignent. En France, l’effort de structuration de la filière s’est également accéléré dans le sillage de la pandémie. Pour Anne Jouvenceau, coordinatrice de la stratégie d’accélération Biothérapie et bioproduction de thérapies innovantes˝ à l’Agence de l’innovation en santé (AIS), créée en 2022, « il s’agit de faire travailler ensemble les acteurs et d’assurer une réflexion cohérente entre recherche, santé et industrie ». La France compte aujourd’hui « près de 580 biomédicaments en cours de développement » et environ « 250 acteurs publics et privés mobilisés ».
Souveraineté sanitaire et passage à l’échelle
Des deux côtés de l’Atlantique, un même verrou demeure : transformer l’excellence scientifique en puissance industrielle pérenne. « Tous les ingrédients sont là, mais il manque encore la capacité à transformer nos recherches en entreprises commerciales », a indiqué Mark Lievonen, membre du Conseil consultatif d’experts de Health Emergency Readiness Canada (HERC) et ancien président de Sanofi Pasteur. Les intervenants ont appelé à créer un « continuum entre innovation, développement et industrialisation » misant sur la qualité de la recherche académique, la montée en puissance des plateformes technologiques, la volonté de sécuriser les approvisionnements et le besoin partagé de renforcer le transfert industriel. Laurent Lafferrère, directeur général de France BioLead, se félicite de cette volonté de « travailler ensemble, de casser les silos entre recherche, innovation et industrie, puis de créer des ponts ». Une dynamique déjà en cours au CEA comme sont venus en témoigner Christophe Junot, directeur de l’institut Joliot du CEA et co-pilote du PEPR biothérapies et bioproduction, et Nadège Nief, directrice adjointe du département santé du CEA-Leti. Elle cite notamment le projet Calipso d’intégration de capteurs miniaturisés, d’IA et d’outils de simulation lancé en 2021 pour optimiser les bioprocédés et qui a abouti à la création de la start-up rochelloise Calipso Sensors et à l’implantation d’outils dans les usines du groupe Sanofi.
Trina Racine, directrice du développement vaccinal au sein de VIDO (Vaccine and Infectious Disease Organization) de l’Université du Saskatchewan, a détaillé le rôle de son organisation dans la montée en maturité des candidats vaccins, depuis les procédés de laboratoire jusqu’aux phases cliniques précoces. « Cette approche vise à penser l’innovation dès l’amont avec les contraintes de production : coût des adjuvants, robustesse analytique, transposabilité industrielle. » Reste à transformer cette convergence d’intérêts en feuille de route opérationnelle. La coopération devra se traduire par des projets concrets : plateformes partagées, transferts technologiques, co-développements industriels ou encore collaborations en matière de contre-mesures médicales.
Juliette Badina




