Mobilisation mondiale contre Ebola
Face à la nouvelle épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo, les gouvernements du G7 et l’Europe ont affirmé leur solidarité en soutien financier et matériel. Alors qu’aucune contremesure médicale efficace n’existe contre cette nouvelle souche virale, les autorités sanitaires poussent le développement de traitements (souvent en repositionnement) et de vaccins. En parallèle, des programmes se mettent en place pour concevoir préventivement des solutions plus polyvalentes – thérapeutiques ou vaccinales – afin de mieux anticiper les prochaines crises.
La tension mondiale monte autour de l’épidémie d’Ebola en cours en République démocratique du Congo (RDC) et en Ouganda. Tout juste un mois après la déclaration par l’OMS de l’« urgence de santé publique de portée internationale », les chefs d’Etat et de gouvernement du G7 réunis en France (à Evian) le 17 juin dernier ont solennellement appelé à « une réponse forte et coordonnée pour faire face aux risques en matière de sécurité sanitaire que pose le retour de l’épidémie ». Les Etats-Unis, l’Union européenne et le Plan commun de préparation et de riposte pour le continent avaient devancé cet appel, annonçant respectivement des soutiens d’environ 370 millions de dollars (et un engagement de 500 M$ supplémentaires), 493 millions d’euros et 518 M$, en ressources médicales et humanitaires. Mais aussi, côté UE, en financement pour la recherche et le développement de vaccins et traitements.

Au 17 juin, la RDC avait enregistré 896 cas confirmés, dont 232 décès. En Ouganda en revanche (19 cas confirmés dont deux décès), aucun nouveau cas n’a été rapporté depuis le 5 juin, selon l’OMS. « Il s’agit de la 17e épidémie d’Ebola à toucher la RDC. Mais 15 d’entre elles étaient dues au virus Zaïre, et c’est seulement la deuxième liée au virus de l’espèce Bundibugyo », a souligné le Pr Placide Mbala, chef du département d’épidémiologie et de santé mondiale de l’Institut national de recherche biomédicale de RDC, s’exprimant lors d’un point presse organisé par l’agence française ANRS-MIE le 18 juin dernier. Le virus Bundibugyo s’était en effet déjà manifesté en 2012, mais l’épidémie était restée très limitée avec moins de 50 cas confirmés. « La plupart des réactifs diagnostics dont nous disposons sont spécifiques du virus Zaïre et ne détectent pas le Bundibugyo, déplore-t-il. Il a fallu commander de nouveaux tests adaptés. » La souche de 2026 semble aussi différer sur le plan génomique de celle de 2012, avec un spectre de présentations cliniques très large. « Personne ne connaît l’ampleur réelle actuelle de l’épidémie en RDC », s’inquiète Médecins Sans Frontières dans un communiqué, témoignant de l’arrivée aux postes de soins d’un grand nombre de patients « à un stade déjà avancé de la maladie », et n’ayant pas, pour la majorité d’entre eux, été préalablement identifiés ni suivis comme cas contacts.
Plusieurs candidats-vaccins en développement
« Contre ce virus, il n’y a encore ni médicament ni vaccin approuvé », rappelle le Pr Mbala. Le seul vaccin aujourd’hui autorisé contre Ebola, Ervebo® (Merck/MSD), a été développé à partir du virus Zaïre. Testé sur des primates, il n’a procuré qu’une protection partielle et relativement faible contre le Bundibugyo. En collaboration avec l’OMS et l’Agence africaine des médicaments (AMA), l’Emergency Task Force (ETF) de l’Agence européenne du médicament (EMA) a identifié plusieurs candidats vaccins qu’elle souhaite pousser vers des développements cliniques : un vaccin VSV (virus de la stomatite vésiculaire modifié) recombinant développé par IAVI (l’Initiative internationale pour un vaccin contre le sida), un vaccin fondé sur la plateforme d’adénovirus modifié ChAdOx1de l’Université d’Oxford, et un vaccin à ARN messager conçu par Moderna. L’accélération du développement de ces trois candidats est déjà soutenue par la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI), « mais ces vaccins ne seront pas disponibles avant six à neuf mois, et ne sont conçus pour lutter que contre une épidémie déjà installée », constate le Dr Sylvain Baize, responsable du Centre national de référence des Fièvres hémorragiques à Lyon (Institut Pasteur). Selon lui, la solution ultime serait de développer des vaccins préventifs multivalents, « afin de protéger les populations d’une même zone contre les différentes pathologies qui y circulent ». D’importants appels d’offres ont été lancés sur ce type d’approche. Son équipe de l’Institut Pasteur a déjà développé un vaccin multivalent contre cinq virus responsables de fièvres hémorragiques en Amérique du Sud. « Et nous nous lançons dans une démarche similaire contre les filovirus, avec un vaccin pentavalent contre le virus de Marburg et quatre espèces de virus Ebola pathogènes. »
L’ETF de l’EMA veut aussi encourager l’expérimentation clinique de solutions thérapeutiques jugées prometteuses : l’antiviral remdesivir et des anticorps monoclonaux (en monothérapie ou en combinaison), ainsi qu’un autre antiviral destiné à une prophylaxie post-exposition, l’obeldesivir, précédemment développé par Gilead contre le SARS-CoV-2. Dans le cadre du programme EBO-PEP promu par l’ANRS-MIE, cette molécule orale va être évaluée dans un essai randomisé devant démarrer fin juin- début juillet, auprès d’un millier de participants (majoritairement en RDC) considérés comme « contacts à haut risque ».
La piste des anticorps polyclonaux
« On a beau se croire préparé contre Ebola, on se retrouve dans des situations où on ne dispose pas d’approche thérapeutique adaptée, constate Véronique Juillard, directrice scientifique de Fabentech. D’où l’intérêt des anticorps polyclonaux, qui présentent un large spectre d’action contre des virus d’espèces et de souches différentes. »
Basée à Lyon, Fabentech exploite une plateforme de développement d’anticorps polyclonaux équins sous licence de Sanofi Pasteur. Un antigène soigneusement sélectionné est injecté à l’animal, dont les cellules immunitaires sécrètent en réaction des anticorps dirigés contre de nombreux épitopes. Les fragments d’immunoglobuline hyper-purifiés à partir du plasma constituent le produit fini. « Nous maîtrisons l’intégralité du processus, de la R&D à la commercialisation – nous avons d’ailleurs reçu une première AMM européenne en janvier dernier pour un antidote contre les intoxications à la ricine », expose Sébastien Iva, président directeur général de Fabentech. Plus rapides à développer que les anticorps monoclonaux mais plus complexes à produire en très grandes quantités, « les anticorps polyclonaux constituent une réponse tout à fait appropriée à une épidémie émergente, pour traiter jusqu’à quelques milliers de personnes… à condition de s’être préparé à l’avance pour pouvoir la déployer dès le premier jour », assure le dirigeant.

Lors d’une précédente épidémie d’Ebola causée par le virus Zaïre en 2014, la société avait initié le développement d’une thérapie polyclonale, « que nous avions testé in vitro et sur de petits animaux avec de très bons résultats », rappelle Véronique Juillard. « Mais à l’époque, il n’existait pas de plan de préparation aux menaces, nous étions en réaction », analyse Sébastien Iva. Faute de budget, les travaux avaient été interrompus à la fin de l’épidémie. A l’invitation d’Hera, Fabentech a rejoint un projet Horizon Europe, démarré en 2024, qui lui a permis de tester son produit sur les souches d’Ebola ayant déjà circulé. « Nos anticorps polyclonaux fonctionnent, même sur la souche de Bundibugyo responsable de l’épidémie de 2012 ! », note Véronique Juillard. L’immunologiste souhaite élargir encore le spectre de cette première thérapie expérimentale, en partant cette fois d’un antigène multivalent contre différentes souches d’Ebola, conçu par le CNRS dans le cadre du projet européen PREP-TBOX. « Notre technologie nous permettrait d’atteindre la phase clinique en seulement 24 mois, pour un coût très modeste : environ 15 M€ », assure Sébastien Iva. La société est déjà engagée dans des discussions avec les autorités françaises et européennes : de quoi être mieux préparé, espère-t-il, pour éteindre sans délai une future flambée d’Ebola, quelle que soit l’espèce virale en cause.
Julie Wierzbicki




