L’ENTREPRISE EN MOUVEMENT : DAIICHI SANKYO

Le troisième laboratoire nippon est désormais prêt à voler de ses propres ailes et à accélérer son expansion. Son nouveau PDG a mis en œuvre un plan quinquennal pour le hisser dans le peloton de tête de l’oncologie mondiale.
Acteur majeur de l’industrie pharmaceutique depuis plus de 125 ans, Daiichi Sankyo figure parmi les vingt-cinq premiers laboratoires mondiaux. Il consacre près de 22 % de son chiffre d’affaires à la recherche et au développement, principalement en oncologie. Sankyo a été fondé en 1899 sous le nom de Sankyo Shoten. Son produit phare était la Taka-Diastase®, une enzyme digestive découverte en 1894 par le chimiste Jokichi Takamine. Sankyo a développé depuis les années 1990 des ADCs (Antibody Drug Conjugate ou anticorps drogues conjugués) et, de son côté, Daiichi a développé dans les années 1980 les inhibiteurs de topoisomérases dont l’exatécan. L’association des deux entités a permis de mettre en commun leur expertise au profit du développement des ADCs. Les chercheurs du groupe se concentrent alors sur le développement clinique mondial et la R&D des cinq premiers ADCs à base de déruxtécan (DXd). Objectif : changer le paradigme de la prise en charge de plusieurs cancers, notamment du sein. Ces thérapies ciblées de « haute précision » repèrent les cellules tumorales et y délivrent une chimiothérapie, en limitant ainsi l’impact sur les tissus sains. Daiichi Sankyo devient rapidement l’un des leaders de ces anticancéreux innovants, composés d’un anticorps et d’une charge utile (le médicament cytotoxique) reliés par un agent de liaison (ou linker) adapté.
DEUX COLLABORATIONS MAJEURES
L’union fait la force : deux accords majeurs propulsent le groupe nippon sur la scène internationale des ADCs. D’abord, en 2019, il signe avec AstraZeneca un partenariat de codéveloppement et de commercialisation de l’anticorps drogue can, qui avait été développé en interne par les équipes de R&D de Daiichi Sankyo. Ce premier ADC est mis à disposition dès 2020 pour les patient(e)s atteint(e)s d’un cancer du sein métastatique HER2 positif. Les deux partenaires codéveloppent également le datopotamab déruxtécan (Dato-DXd) dans le cancer du poumon non à petites cellules et dans le cancer du sein. En octobre 2023, Daiichi Sankyo noue avec Merck & Co (MSD) une collaboration mondiale pour développer et commercialiser conjointement trois autres ADCs : l’ifinatamab déruxtécan (I-DXd), le raludotatug déruxtécan (R-DXd) et le patritumab déruxtécan (HER3-DXd), à l’exception du Japon où Daiichi Sankyo conserve les droits exclusifs. La filiale française joue un rôle clé dans cette dynamique, pilotant de nombreuses études cliniques en collaboration avec plusieurs centres d’excellence en oncologie.
TRANSFORMER LE “STANDARD OF CARE” AVEC 8 ADCS
Aussi, avec ses cinq premiers ADCs, le laboratoire étend ses domaines de prédilection à plusieurs types de tumeurs pour répondre aux besoins médicaux non couverts et de mauvais pronostic : les cancers du sein, le cancer du poumon non à petites cellules, les tumeurs du poumon à petites cellules, les cancers gastriques, ceux de l’ovaire résistants aux sels de platine et de l’endomètre. Ses chercheurs développent également en propre deux autres ADCs à base de déruxtécan, l’un qui cible une mucine MUC1 dans plusieurs tumeurs solides, dont le plus avancé est dans le poumon, le deuxième ciblant le CD37 en hématologie, dans le lymphome réfractaire non hodgkinien à cellule B. Enfin, le troisième ADC est composé d’un anticorps qui délivre un agoniste de STING directement dans le micro-environnement tumoral. A long terme, l’ambition du groupe est de proposer de nouveaux standards thérapeutiques dans les cancers, avec l’arrivée de John Tsai à la tête de la R&D en février 2026 pour accélérer la recherche et étoffer le pipeline. En parallèle à l’exploration du potentiel des ADCs, Daiichi Sankyo met au point, au sein de sa seconde plateforme technologique, des immunothérapies, des thérapies ciblées, des vaccins oncolytiques, des thérapies géniques ou encore de nouvelles générations d’anticorps. De même, si le laboratoire est focalisé sur l’oncologie, il développe à un stade précoce d’autres molécules, en particulier dans les maladies rares.
UN PLAN QUINQUENNAL AMBITIEUX
En avril 2025, l’arrivée de Hiroyuki Okuzawa à la présidence de Daiichi Sankyo donne une nouvelle impulsion au groupe. Celui-ci lance un plan d’entreprise quinquennal qui constitue une phase déterminante et transformatrice pour l’entreprise. « En tirant parti de nos forces en science et technologie, en maximisant particulièrement la valeur de notre plateforme établie d’anticorps drogues conjugués à base de déruxtécan et en priorisant nos efforts pour identifier de nouvelles technologies, Daiichi Sankyo s’engage à fournir aux patients des médicaments innovants plus rapidement tout en favorisant une croissance durable et une valeur à long terme pour tous les acteurs en charge de la santé », souligne Hiroyuki Okuzawa. L’une des ambitions de ce plan est de hisser le laboratoire parmi les cinq plus grandes entreprises mondiales en oncologie d’ici 2035, avec un objectif de plus de 16,6 Mds€ de chiffre d’affaires à l’horizon 2030/31 (contre environ 11,3 Mds€ aujourd’hui). Pour ce faire, Daiichi Sankyo maximisera la valeur de son portefeuille d’ADCs DXd et de ses autres traitements en oncologie grâce à une mise sur le marché rapide de plus de vingt nouvelles indications concernant cinq médicaments d’ici 2030, et traiter ainsi plus de 700 000 nouveaux patients chaque année d’ici à 2035.
LES SECRETS DU SUCCÈS
Laboratoire à haute valeur technologique et scientifique, Daiichi Sankyo a pris le tournant de l’intelligence artificielle (IA). Dans son plan quinquennal, l’intelligence artificielle est un outil clé pour accélérer la recherche et le développement clinique, identifier de nouveaux biomarqueurs, permettre une meilleure sélection des patients, accélérer la recherche translationnelle ou encore prendre des décisions plus rapidement dans les développements, aussi bien en préclinique qu’en clinique. Le laboratoire a d’ailleurs noué au cours des deux dernières années quatre partenariats avec des entreprises qui développent de nouveaux outils d’IA. Outre ces alliances externes, le groupe a renforcé ses compétences internes en IA. Début 2025, il a ouvert un laboratoire de recherche de pointe à San Diego, en Californie, pour améliorer et stimuler sa recherche sur des médicaments grâce à la robotique, à des logiciels avancés et à l’IA. Le but : rationaliser et optimiser ses développements, mieux comprendre les mécanismes d’action des molécules et, surtout, prédire potentiellement, via des modèles d’IA, si tel médicament peut être efficace avec tel biomarqueur et sur des groupes de patients définis.


La présidente de Daiichi Sankyo France entend accompagner la croissance soutenue de la filiale tout en contribuant à renforcer le rôle stratégique de la France en innovation ainsi que son poids dans la recherche clinique et le développement mondial du groupe.

Vous êtes arrivée à la tête de la filiale France le 1er novembre 2025. Pouvez-vous dresser un premier bilan et partager vos ambitions ?
Dès mon arrivée, l’équipe compétente déjà en place m’a beaucoup aidée à me familiariser avec les enjeux de la filiale, qui a connu une expansion soutenue au cours des dernières années. Mon ambition : poursuivre cette croissance en mettant en œuvre localement la stratégie internationale du groupe. La culture japonaise de notre groupe apporte au quotidien une forte confiance et une attention auprès des collaborateurs. Nous sommes avec mes équipes responsables de la mise en œuvre de la stratégie locale. A court et moyen terme, nous voulons continuer à mettre au point et à rendre accessibles des innovations responsables sur le plan scientifique, industriel et sociétal.
Comment la filiale française se positionne-t-elle au sein du groupe ?
Numéro 2 en Europe en oncologie, notre filiale a un rôle majeur. Outre une entité commerciale, nous avons en France un hub mondial de R&D depuis 2019 et disposons d’une unité de production à Altkirch dans l’Est de la France. Cette empreinte clinique et industrielle donne à la France une grande importance pour notre groupe.
Dans quelle mesure les patients français ont-ils accès à vos innovations en France ?
Le groupe dispose d’un portefeuille en développement particulièrement riche. Déjà, nous commercialisons notre premier anticorps drogue conjugué (ADC), le trastuzumab déruxtécan dans le cancer du sein et les cancers gastriques depuis plusieurs années et nous travaillons chaque jour pour ajouter des nouvelles indications dans les tumeurs du sein mais aussi du poumon. Nous avons aussi pour objectif de lancer un deuxième ADC en France dans les années à venir. Si la trajectoire est longue en France pour donner accès aux nouveaux traitements, la conduite de nombreuses études cliniques représente un atout en donnant aux patients un accès rapide à nos innovations. Un autre dispositif spécifique à notre pays est l’accès précoce. Nous évaluons systématiquement l’opportunité de faire bénéficier la communauté médicale et les patients de ce dispositif pour chaque indication de nos ADCs.
Comment le laboratoire contribue-t-il à la souveraineté de la France et de l’Europe ?
Dans l’Hexagone, Daiichi Sankyo mène 28 études cliniques dans 69 centres, en oncologie. La filiale emploie 100 collaborateurs en France dédiés à l’oncologie. Avec les équipes du Hub de R&D mondial et nos équipes médicales de la filiale France, nous échangeons également avec le monde académique et les oncologues qui exercent dans des centres de grande qualité. Et ce, pour parfaire le design des essais cliniques puis y participer, et obtenir toutes les données nécessaires en vue de l’évaluation de nos innovations. Cette expertise clinique représente un élément clé pour préserver la souveraineté de la France et de l’Europe.
Quelles sont, selon vous, les forces et les faiblesses de la France ?
En positif, je mettrais en avant l’environnement académique favorable à l’innovation et les centres experts de lutte contre le cancer. A l’inverse, la pression économique (prix bas et taxation élevée) et la règlementation rendent l’accès compliqué et peu prévisible. Le budget consacré au médicament reste contraint et ne permet pas de financer toutes les nouvelles molécules qui arrivent sur le marché, avec à la clé, un risque pour la viabilité de l’industrie pharmaceutique en France. En outre, en recherche clinique, notre pays est désormais distancé dans un domaine qui s’est mondialisé. Il nous faut préserver la conduite des essais en France et en Europe.
Daiichi Sankyo est une entreprise responsable. Par quelles actions sociales ?
Atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050 est l’une des priorités du groupe. Une ambition RSE portée également à l’échelle de la filiale. Daiichi Sankyo France a emménagé en juillet 2024 dans de nouveaux bureaux aux normes HQE (Haute Qualité Environnementale). Ce déménagement a été un accélérateur de la mobilisation des collaborateurs autour des thématiques environnementales, notamment par le biais de leur participation aux ateliers “2 tonnes” et “Fresque du climat” consacrés aux solutions de décarbonation, sensibilisation complétée par une politique d’incitation aux mobilités douces. Fidèles à la culture japonaise de responsabilité de Daiichi Sankyo, nos collaborateurs réalisent tous chaque année des actions concrètes, par exemple remettre à flot des jouets et les redistribuer à ceux qui en ont le plus besoin. D’autre part, ils sont très impliqués à participer à des œuvres caritatives. Les engagements sportifs font également partie de notre quotidien.

En France, le groupe est pleinement intégré dans son écosystème. Il a noué des partenariats, notamment académiques et en IA, pour pouvoir innover et accélérer la mise à disposition de ses innovations.

Quelle est la marque de fabrique des Anticorps Drogue Conjugué (ADCs) développés par Daiichi Sankyo ?
Le développement des ADCs se base sur une expertise non seulement biologique mais aussi technologique grâce à une organisation spécifique de notre laboratoire sous forme de plateformes de notre recherche en interne. La plateforme la plus avancée est celle qui a développé les anticorps à base de déruxtécan. L’efficacité d’un ADC va dépendre de plusieurs facteurs : la cible de l’anticorps, le type de chimiothérapie et le nombre de molécules fixées sur l’anticorps de l’ADC, mais aussi la capacité de l’agent de liaison (linker) à libérer la chimiothérapie spécifiquement au sein de la cellule tumorale. Grace à ses propriétés et à la technologie développée dans nos centres de recherche, le linker, composé de petites chaînes de tétrapeptides clivables, est suffisamment stable dans le sang et ne s’y dégrade pas. Cela évite en grande partie la libération prématurée de la chimiothérapie dans le sang. La chimiothérapie est libérée par les enzymes de la cellule appelées cathepsines, pour permettre à la chimiothérapie d’aller détruire spécifiquement l’ADN de la cellule tumorale. Cette libération spécifique au sein de la cellule induit potentiellement une toxicité systémique moindre et, surtout, un meilleur index thérapeutique. En résumé, cette technologie innovante va directement cibler la ou les cellules cancéreuses et limite l’action de la chimiothérapie sur les cellules saines environnantes.
Outre les extensions d’indications attendues pour votre premier ADC, quelles sont les autres voies empruntées par votre R&D ?
Le groupe suit plusieurs axes de recherche complémentaires. Le premier consiste à développer de nouveaux ADCs qui pourraient surmonter une potentielle résistance au déruxtécan, en recourant à de nouvelles chimiothérapies. Une autre voie de recherche est le développement d’anticorps associés à un agent d’immuno-oncologie qui, via la production d’interférons et la mobilisation des lymphocytes T, vont induire une activité antitumorale. Troisième axe : les anticorps bispécifiques ou multispécifiques, dirigés vers plusieurs cibles. En particulier, nous développons actuellement un anticorps bispécifique engageur de lymphocytes T conçu pour cibler un complexe peptide-HLA spécifique. Nous développons également des molécules de dégradation ciblée de protéines et aussi des candidats ayant une action sur l’ARN. Outre l’oncologie, le pipeline de Daiichi Sankyo recèle d’autres traitements, notamment de maladies rares, encore à un stade précoce.
Comment le groupe répond-il aux besoins médicaux en oncologie ?
Nous avons à cœur de mettre à disposition au plus tôt nos innovations aux patients et au corps médical. C’est dans notre ADN. Nos équipes sont en interaction constante avec la communauté médicale et les associations de patients pour comprendre leurs préoccupations, leurs besoins et leur fournir les traitements les plus adaptés possible.
Qu’apporte Daiichi Sankyo à son écosystème de recherche ?
L’un de nos axes majeurs est de développer nos plateformes technologiques de R&D en interne. Par ailleurs, nous avons notamment bâti des partenariats externes avec des entreprises spécialisées en IA. Mais il est aussi essentiel pour nous de continuer à construire et à établir des partenariats scientifiques de qualité avec des structures académiques, avec des centres français d’excellence. Et ce, en vue d’optimiser l’efficacité de notre recherche clinique et de positionner la France au rang des tout premiers pays européens. Chez Daiichi Sankyo, nous sommes très heureux de pouvoir nouer des relations de qualité avec des groupes académiques et des hôpitaux spécialisés de référence. Ces partenariats, et la reconnaissance de l’excellence française, se traduisent par le choix fait par le groupe d’installer notre hub de R&D en France, où certains de nos collaborateurs (cliniciens, statisticiens, data managers…) ne travaillent pas uniquement pour l’Europe et la France, mais également pour l’ensemble du groupe.

Par Christine Colmont




