Migraine : face à un fardeau reconnu, des traitements non remboursés
Alors que le coût socio-économique de la migraine se chiffre chaque année en milliards d’euros, le parcours de soins peine à se structurer. Les nouveaux traitements prophylactiques, dont on espère qu’ils pourront drastiquement réduire ce fardeau, ne sont pas pris en charge en France, mais leur réévaluation est en cours.
18 milliards d’euros par an pour la France, 111 milliards pour l’Europe selon l’étude du projet Eurolight (collaboration de 25 organisations de 15 pays), publiée en 2011: c’est le fardeau économique estimé de la migraine en Europe, discuté au cours de la web-émission organisée le 16 septembre dernier par Pharmaceutiques (1). En France, environ 15 % de la population adulte est touchée, avec 20 % de « migraineux sévères » (2). L’étude conduite en 2025 dans six pays européens par l’institut allemand WifOR, financée par AbbVie, évoque un cumul de 359 milliards d’euros entre 2011 et 2021.

« Au-delà des coûts directs et indirects habituels, l’étude WifOR essaye d’évaluer tout ce que la migraine va faire perdre à la société et à l’économie en général, en prenant en compte le patient mais aussi son entourage », expose Anna Granghaud-Ladeuix, responsable senior médico-économie d’AbbVie France. Cette même étude évalue la perte économique due à la migraine à 1,39 % du PIB en 2021, contre 1,1 % pour les maladies cardiovasculaires et 0,57 % pour le diabète. « Cet écart peut s’expliquer par le fait que sont majoritairement touchées des personnes en âge de travailler, et par des parcours de soins moins structurés, avec un moindre accès aux thérapies », analyse Anna Granghaud-Ladeuix. « L’impact sur le travail se traduit par de l’absentéisme, et plus encore par du présentéisme avec une productivité très altérée, décrit le Dr Michel Lanteri-Minet, neurologue responsable du département d’évaluation et du traitement de la douleur du CHU de Nice. La migraine figure dans le top 5 des pathologies les plus invalidantes en termes de qualité de vie, et ce n’est pas forcément bien perçu par les professionnels de santé ! »
Une évolution de la stratégie thérapeutique
« Il est temps d’aller un cran plus haut en considérant quelle part de ce fardeau pourrait être réduite par une meilleure organisation des soins, un parcours plus lisible pour les patients, un diagnostic plus précoce et un accès approprié aux innovations thérapeutiques », plaide Anna Granghaud-Ladeuix.
La stratégie thérapeutique repose aujourd’hui sur le traitement des crises de migraine, « qui peut suffire dans les formes légères, parfois avec de simples antalgiques comme le paracétamol et des anti-inflammatoires », estime le Dr Farid Yekhlef, neurologue, président du Syndicat national des neurologues et vice-président de l’Association des neurologues libéraux de langue française. Les triptans, qui agissent au niveau vasculaire, doivent être pris très tôt, suivant les situations. Pour autant, « cette maladie peut aussi exposer à des abus médicamenteux : il peut y avoir un phénomène d’accoutumance. Dans ces situations où plus rien ne soulage les patients, une période de sevrage est nécessaire avant de mettre en place un traitement chronique. » Des traitements de fond existent, comme les bêta-bloquants ou certains anti-épileptiques, mais avec des restrictions.
Ces dernières années ont vu l’arrivée de traitements prophylactiques, injectables ou oraux, ciblant la voie du CGRP, qui participe à la physiopathologie vasculaire de la maladie. Ces médicaments « réduisent drastiquement le nombre de jours de migraine par mois : cela change la vie des patients ! », constate le Dr Lanteri-Minet.
Des nouveaux médicaments non remboursés en France
Autorisées en Europe et accessibles dans 25 pays européens, ces nouvelles thérapies ne sont toutefois pas remboursées en France. La commission de la transparence de la HAS leur a pourtant reconnu un « service médical rendu important », dans au moins une partie de leur indication. « Pour tous ces médicaments anti-CGRP, la HAS est favorable au remboursement !, insiste Floriane Pelon, directrice de l’évaluation et de l’accès à l’innovation de le Haute autorité de santé. La migraine représente un fardeau terrible, tant sur la sphère professionnelle que personnelle, pour les personnes concernées. Les données de qualité de vie sont très attendues pour positionner les produits dans la stratégie thérapeutique, et prises en compte lorsqu’elles existent. » Mais faute de données de comparaison jugées probantes contre un traitement actif, ces médicaments n’ont obtenu qu’une ASMR V (absence d’amélioration du service médical rendu). Et même si la HAS ne rend pas d’avis sur la tarification, ces notes la conditionnent. Certains laboratoires ont fait le choix de commercialiser leur médicament en ville même sans remboursement. « Mais tant que ce n’est pas pris en charge, les patients en consultation ne m’en parlent pas : très peu me le réclament, témoigne le Dr Yekhlef.
Tout en affirmant « sa confiance envers les travaux conduits par la HAS », Jean-Carles Grelier, député de la Sarthe et membre de la Commission des Affaires sociales, s’interroge toutefois sur la pertinence et la cohérence d’un « deuxième avis rendu par une autorité française » après l’octroi d’une AMM européenne. « Dans notre pays nous n’avons pas de vision politique pour la santé, avec une lecture purement comptable de l’innovation thérapeutique. Mais n’oublions pas que le système de santé a d’abord vocation à répondre aux besoins des patients ! » « Ce qui effraie les pouvoirs publics, c’est la prévalence énorme de la maladie, regrette le Dr Yekhlef. Or ces médicaments ne vont pas concerner tous les migraineux ! Des garde-fous peuvent être posés, mais laissons les personnes qui en ont réellement besoin profiter de cette innovation. Et je suis certain qu’à termes, ce sera source d’économies. »
Un impact positif sur la santé mentale
« L’accès à ces traitements innovants est décisif pour la fraction de patients en impasse thérapeutique. Il semble incohérent que 25 pays européens jugent que ces nouveaux produits apportent un avantage, et pas la France ! », insiste Sabine Debremaeker, présidente de l’association La voix des migraineux. Dans le cadre des réévaluations en cours, elle espère faire entendre les arguments des patients. « Les dysfonctionnement cognitifs induits par la migraine sont rarement pris en compte, alors qu’ils sont la deuxième source de handicap après la douleur. Mais la catégorie de symptômes la plus inquiétante est la santé mentale. Or une enquête que nous avons menée en 2026, en réponse à laquelle nous avons reçu 1375 questionnaires complets, montrent que ces nouvelles thérapies apportent une forte amélioration sur les indicateurs de santé mentale, avec une réduction d’un facteur 10 de la dépression et de l’anxiété, et d’un facteur 20 des idées noires », expose-t-elle. « L’expression du patient est fondamentale, assure Floriane Pelon. Notre objectif in fine est bien d’améliorer sa prise en charge, et le système de santé dans son ensemble. » La décision de la HAS à l’issue de la réévaluation de l’ensemble des médicaments de la classe de la voie CGRP, est espérée avant la fin de l’année.
Julie Wierzbicki
(1) Evènement organisé avec le soutien institutionnel d’AbbVie et d’Organon
(2) Regroupant les migraineux chroniques (plus de 15 jours de céphalées, dont au moins huit de céphalées migraineuses, par mois) et les migraineux épisodiques à haute fréquence (8 à 14 jours de céphalées migraineuses par mois)




